Modifié le 19 décembre 2017 à 09:53

Quand famille et bande dessinée font bon ménage

Une planche de "That Phoney Nickel" de "Gasoline Alley" (1933).
Une planche de "That Phoney Nickel" de "Gasoline Alley" (1933). [DP]
Dès ses débuts dans les années 1900, la bande dessinée a fait la part belle à la famille. La plasticité du 9e art a permis de rendre compte de tous les bouleversements qui se sont enchaînés autour du modèle familial.

Aux débuts de la bande dessinée moderne, il y a des petites histoires en quelques cases, publiées dans les journaux appelés "comics strips". On les regarde en famille.

D'expression mineure qu'elle fut pendant des décennies, la bande dessinée va prendre son envol et devenir le 9e art. Parallèlement, elle va s'avérer être un formidable révélateur des mœurs, notamment au niveau familial: on passe de modèles très classiques, le père, la mère, les deux enfants (et le chien parfois) à la famille éclatée, monoparentale, homoparentale ou recomposée.

"Papa fume la pipe, Maman fait la vaisselle…"

Au début du XXe siècle, et jusqu’aux années 50, les familles sont nombreuses et la bande dessinée normative: elle tourne autour de l’amour - forcément lié au mariage - et les signes du statut social sont omniprésents.

On peut citer "Bringing up Father" de l’américain Geo McManus (1884-1954), "La famille Illico" en français, qui raconte l’histoire d’un nouveau riche, Jiggs, un Irlandais-Américain devenu richissime, et de sa famille. Les signes extérieurs de richesse sont flagrants: le cigare, le haut-de-forme, l’intérieur luxueux, la femme qui dilapide la fortune.

Une planche de "Bringing Up Father" (1913):

Une planche de "Bringing Up Father" de George McManus de 1913.
Une planche de "Bringing Up Father" de George McManus de 1913. [LOC / DP]

Autre exemple, "Blondie" de l’Américain Chic Young (1901-1973) créé en 1930. Cette série va devenir le modèle par excellence du "family strip". La série durera jusqu'en 1972! Là encore, la famille est caractérisée par des aspects de statut social: Dagwood Bumstead est un employé de bureau un peu naïf, et sa femme, Blondie, a sacrifié sa vie d'aristocrate pour vivre avec lui.

La bande dessinée en temps réel

Dans les années 1920, on invente le récit "en temps réel", de la naissance de l’enfant jusqu'à l’âge adulte (et même la vieillesse): grande fresque famille et rebondissements garantis!

"Gasoline Alley" est un comic strip créé par l’américain Frank King en 1918. La série est toujours éditée et demeure la deuxième série la plus ancienne.

Au départ, ce sont quatre amis, Walt, Avery, Bill et Doc, passionnés de mécanique, qui bricolent ensemble dans une atmosphère de franche amitié virile. Mais voilà que, en 1921, Walt, le dernier célibataire endurci de la bande, découvre un beau matin un bébé devant sa porte…

Il existe dans la bande dessinée autant de formes de familles que dans la réalité. Aux côtés de héros solitaires comme Tintin (est-il orphelin?), on trouve des personnages pourvus de famille mais on dont ne sait pas trop par quel miracle. Mickey ou Donald, par exemple, ont des familles mais aucune sexualité.

>> A écouter: l'émission "Nectar" consacrée à ce sujet

Un père et ses deux filles lisent une BD lors de la 3e edition de BD-FIL en 2007.
Dominic Favre - Keystone
Nectar - Publié le 07 décembre 2017

La bande dessinée se diversifie

Divorce, homosexualité, homoparentalité, sida, séropositivité, la sexualité fait son coming out et, dans la bande dessinée, les tabous sont levés, avec humour ou gravité.

Entre les années 60 et 70, grande période de transition et de bouleversements, la famille "idéale" continue d’exister dans la bande dessinée avec par exemple en 1959 "Boule et Bill", du dessinateur belge Jean Roba (1930-2006). Une série avec une famille dont les personnages n’évoluent pas, où chacun a sa place (chien compris) et qui décrit les menues joies du quotidien et son chaos mesuré et réconfortant.

Dans la société réelle, en revanche, tout se lézarde, et la bande dessinée rend compte de ces bouleversements. De 1973 à 1980, dans les pages du "Nouvel Obs", Claire Bretécher signe chaque semaine le portrait des "Frustrés", qui lui vaut d'être qualifiée de "meilleure sociologue de l'année" en 1976 par Roland Barthes. Tous les défauts, tous les complexes, toutes les contradictions internes de ses héros parisiens sont épinglés par l’implacable dessinatrice.

>> A écouter: L'émission "Nez à nez" avec Cuno Affolter, directeur du Centre de la BD de Lausanne

Cuno Affolter lors d'une exposition à St Gall, le 17 août 2012.
Regina Kuehne - Keystone
Nez à nez - Publié le 09 décembre 2017

Le succès de Zep

L'un des meilleurs chroniqueurs de cette évolution des moeurs est suisse. Il s'appelle Zep. Né en 1967, de son vrai nom Philippe Chappuis, il entre dans le panthéon des grands auteurs de bande dessinée grâce à Titeuf. Son terrain de jeu favori est la chasse aux tabous sexuels. Dans "Happy parents" (2014), il navigue avec légèreté et virtuosité sur les nouveaux aspects de la réalité familiale des années 90.

>> A lire: Le grand format La saga Titeuf

La bande dessinée se fait grave

La bande dessinée familiale peut aussi se faire grave ou autobiographique. C'est le cas de "Maus" (72-80), d’Art Spiegelman, où la Shoah est racontée et représentée à travers l’histoire d’une famille de souris pourchassée par un chat qui ressemble à Hitler.

Art Spiegelman transpose le récit autobiographique de son père dans un univers animalier. Son ouvrage, traduit en dix-huit langues, a reçu un prix Pulitzer spécial en 1992.

Autre exemple, "Pilules bleues", de l'auteur suisse Frederik Peeters (né en 1974). Moins dramatique, plus intimiste, cette bande dessinée qui a été adaptée au cinéma en 2014, relève du roman graphique. Elle raconte le quotidien de l’auteur avec la femme qu’il aime, et le fils de celle-ci. Tous deux séropositifs.

Isabelle Carceles/aq/mcm

Publié le 18 décembre 2017 à 17:09 - Modifié le 19 décembre 2017 à 09:53