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Le livre sort du salon et s’ouvre sur la ville à l'occasion de la Fureur de lire

Mathieu Amalric et Antoine Jaccoud [Simon Letellier - fureurdelire.ch]
Versus-lire / Versus / 33 min. / le 23 novembre 2017
Du 23 au 26 novembre, une centaine d’auteurs, comédiens, musiciens et plasticiens investissent divers lieux genevois pour clamer que la lecture est aussi un art vivant. Parmi les temps forts, une lecture d'Antoine Jaccoud par Mathieu Amalric.

Créé à la fin des années 1980 par le flamboyant Jack Lang, le concept de la Fureur de lire a été importé par les autorités genevoises, tout comme celui de la Fête de la musique. Longtemps, les sceptiques se sont interrogés sur cette appellation: la lecture est-elle une activité à apprécier dans la fureur ou alors se prête-t-elle davantage au silence et au recueillement?

Aurélia Cochet, directrice de la Maison de Rousseau et de la Littérature et programmatrice du festival, n’a pas d’état d’âme. La lecture telle qu’elle la conçoit dans ce cadre particulier doit se faire à voix haute, avec énergie et générosité.

Générosité, car la Fureur est une manifestation biennale entièrement gratuite et pluridisciplinaire dont la mission est toujours la même: concevoir la lecture comme un art vivant en s’adressant au plus grand nombre, surtout à ceux que le mot "littérature" intimide encore.

Ainsi, parmi les dizaines de participants, on trouve des têtes d’affiche telles que Julie Depardieu, Gérard Darmon et Mathieu Amalric. Chacun étant invité à dire le texte d’un auteur du cru. Car, selon Aurélia Cochet, c’est avec des grands noms qu’on séduit les sceptiques et les timides.

"Au revoir" de Jaccoud lu par Amalric

Vendredi soir au théâtre de la Madeleine, le réalisateur et acteur français Mathieu Amalric lira un texte inédit du scénariste et dramaturge Antoine Jaccoud: "Au revoir". Ce sera sans conteste l'un des moments forts de cette Fureur de lire 2017.

Les deux artistes se sont connus en Suisse romande, sur le tournage d’un long-métrage. Très vite, une complicité s’est développée entre eux, chacun nourrissant une profonde admiration pour le talent de l’autre. "Comme tous les plus grands, Antoine ne se prend pas pour un auteur, et donc (il ne faut pas le lui dire) il en est un" assure Mathieu Amalric. "Il y a chez lui une zone particulière qui travaille sur les pulsions les plus secrètes et les plus vives de l’être humain. Avec lui on est dans des parties obscures d’amour et de désir".

Mathieu a une présence au monde comme personne, bouleversante, que j’adore. Mais cette présence est sous-tendue par une grande fragilité.

Antoine Jaccoud lors des Journées de Soleure 2016. [Georgios Kefalas - Keystone]
Antoine Jaccoud, scénariste et dramaturge

Cette proximité s’est concrétisée pour la première fois en novembre 2013 lorsque Mathieu Amalric a lu sur la scène du Centre Culturel Suisse de Paris plusieurs textes de Jaccoud. Plus récemment, en mai dernier, l’acteur était présent sur la scène de Vidy-Lausanne pour interpréter au côté de Marthe Keller un autre texte de l’auteur intitulé "Avant". La lecture genevoise constituera donc la troisième collaboration entre ces deux taiseux dotés d’une grande pudeur.

Une critique de la société

A premier abord, "Au revoir" ressemble à un récit d’anticipation. Un homme d’âge mûr vient de quitter ses deux fils partis coloniser la planète Mars et comprend qu’il ne les reverra plus. Mais la conquête spatiale n’intéresse que peu Antoine Jaccoud qui préfère s’attarder sur celui qui reste les pieds sur Terre, esseulé. "Je suis assez âgé pour avoir été gauchiste et pensé qu’il fallait changer le monde" assure-t-il. "Aujourd’hui, on est entré dans une phase où on se dit qu’ici c’est foutu. Il ne faut plus changer le monde, il faut changer de monde. Je trouve ça à la fois lugubre, vertigineux, intéressant."

Qu’a-t-on fait avec notre jeunesse? Pourquoi elle s’en va? C’est violent, mais c’est éminemment politique, comme tous les textes de Jaccoud.

L'acteur français Mathieu Amalric à Locarno en 2009. [Martial Trezzini - Keystone]
Mathieu Amalric, acteur et réalisateur

Mathieu Amalric, pleinement confiant, n’a pas encore pris connaissance du texte encore inachevé, mais il en connaît l’argument. Cela lui suffit pour comprendre que, derrière la fable, Jaccoud porte un regard critique sur notre société.

Jean-Marie Felix

"La Fureur de Lire", Maison de Rousseau et de la Littérature (MRL), Genève, du 23 au 26 novembre.

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