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La guerre au Proche-Orient, terreau fertile pour les écrivains arabes

La fiction écrite en arabe décrit le chaos qui règne au Proche-Orient. [kirill_makarov - Fotolia]
La fiction écrite en arabe décrit le chaos qui règne au Proche-Orient. [kirill_makarov - Fotolia]
A travers un récit autobiographique, le Libyen Hisham Matar évoque la mémoire de son père, farouche opposant à Kadhafi.Les Irakiens Ahmed Saadawi et Hassan Blasim, eux, ont choisi l’outrance de la fiction pour décrire le chaos qui règne dans leur pays.

Leurs livres "La Terre qui les sépare", "Frankenstein à Bagdad" et "Cadavre Expo" sont récemment parus en traduction française. La Libye et l'Irak: deux nations arabes décapitées après l'intervention armée des puissances occidentales. Depuis, l’instabilité politique et la guerre civile y règnent. Terreau fertile pour la fiction et le récit.

Hisham Matar, un récit entre intime et collectif

Dans "La Terre qui les sépare", Hisham Matar raconte son retour en Libye, quelque temps après la chute de Kadhafi, dans l’espoir d’y retrouver son père vivant. Celui-ci, Jaballa Matar, a été un opposant de la première heure au régime du colonel.

A la fin des années 1970, il s’est réfugié au Caire avec sa famille où il a continué à organiser l’opposition, jusqu’au jour où il fut enlevé et incarcéré dans les geôles libyennes. Les circonstances de sa mort n’ont jamais été élucidées.

Le récit d'Hisham Matar alterne entre quête et enquête. Entre le retour au pays natal et les réminiscences du passé. Souvenirs lointains, alors qu’il vivait auprès de son père dans une Libye muselée. Plus récents, lorsqu’il évoque son exil à Londres, ses études en architecture et son chemin d’écriture. Entremêlant le parcours de son père et le sien, l’auteur raconte l’histoire de son pays. Son texte a donc des allures de récit initiatique, mais il possède une puissante dimension politique.

Observer les siens en train de massacrer les siens est une expérience des plus douloureuses.

Hisham Matar, écrivain

Hisham Matar l’affirme: "Mon livre réunit de nombreux registres. Politique, méditatif, philosophique, historique et journalistique. C’est un défi passionnant que de reprendre les faits historiques et d’en élargir l’espace par le travail de l’écriture. La Libye traverse une période très douloureuse, il est difficile de décrire à quel point il s’agit d’une tragédie nationale mais aussi de drames personnels. Observer les siens en train de massacrer les siens est une expérience des plus douloureuses."

Hisham Matar, 2017 [Francesca Mantovani - gallimard.fr]Francesca Mantovani - gallimard.fr
Hisham Matar: "La Terre qui les sépare" / Versus / 33 min. / le 21 février 2017

Pour traduire la prose de l’auteur de l’anglais en français, les éditions Gallimard ont fait appel à Agnès Desarthe, elle-même écrivaine, elle aussi originaire de Libye par son père. Cette proximité contribue sans conteste à l’émotion que le lecteur francophone ressent en se plongeant dans cette histoire de transmission.

Le pays qui sépare les pères des fils a désorienté plus d’un voyageur. Il est très facile de s’y perdre.

Hisham Matar dans "La Terre qui les sépare"

Contemporains de Matar, deux écrivains irakiens venant du cinéma évoquent par la fiction écrite en arabe le chaos qui règne dans leur pays.

Ahmed Saadawi, un "Trucmuche" à Bagdad

Le premier se nomme Ahmed Saadawi. Il vit à Bagdad, ville martyre depuis l’intervention américaine. C’est donc à Bagdad qu'il situe son histoire, en 2005, peu avant la chute de Saddam Hussein. Sur le mode du conte fantastique et de la fable, l’auteur donne vie à d’innombrables personnages truculents dont Hadi le chiffonnier, vieil ivrogne qui possède d’incontestables talents de chirurgien amateur. Arpentant les rues de la ville jonchées de cadavres déchiquetés, Hadi donne forme à une créature rapiécée de toute part, monstre épars qu’il nomme "le Trucmuche".

Tel la créature du docteur Frankenstein, "le Trucmuche" prendra vie, échappera à son créateur et se mettra en tête de venger toutes les victimes des attentats terroristes.

Du grand-guignol et de l’outrance, du pittoresque et de la truculence… C’est tout cela qu’Ahmed Saadawi convoque dans "Frankenstein à Bagdad", roman foisonnant qui raconte un pays en décomposition, disloqué, où la violence ne fait qu’engendrer la violence.

"Frankenstein à Bagdad" a valu à son auteur le "International Prize for Arabic fiction". Il paraît en traduction française aux éditions Piranha.

Ahmed Saadawi [Safaa - http://www.piranha.fr/]Safaa - http://www.piranha.fr/
Ahmed Saadawi: "Frankenstein à Bagdad" / Versus / 34 min. / le 22 février 2017

Hassan Blasim, l'absurdité d'une situation tragique

Autre chef de file de la littérature irakienne, Hassan Blasim a été contraint de fuir le chaos de Bagdad et vit aujourd’hui en Finlande. Ainsi, c’est à distance qu’il évoque la situation de son pays par la fiction. Fictions courtes puisque "Cadavre Expo" réunit une quinzaine de nouvelles pour la plupart situées en Irak.

Celle qui ouvre le recueil, "L’exposition des cadavres" donne immédiatement l’humeur de celles qui suivront. Le lecteur y est plongé dans l’horreur des corps suppliciés par une entreprise de tueurs, puis exposés comme le seraient des œuvres d’art.

Faire résonner la sombre réalité de l'Irak d'aujourd'hui

Emmanuel Varlet, traducteur en français de Blasim pour les éditions du Seuil, le confirme: "le ton de l’auteur est distancié, froid et grinçant, sans effet de manche ni aucun lyrisme. Il s’attaque aux réalités les plus noires de l’Irak de ces vingt dernières années, mais il réussit à le faire sans étouffer son lecteur. Comment une telle danse macabre est-elle capable de donner autant de plaisir à ce lecteur?".

La réponse réside peut-être dans la dose d’humour et de fantastique que l’auteur a su insuffler dans ses textes. Même ceux qui décrivent des situations insoutenables. Ainsi, Hassan Blasim s’inscrit dans une filiation déjà ancienne en Irak, celle des "Mille et une nuit". Un recours qui lui permet aussi de décrire l’absurdité d’une situation tragique.

Cette absurdité transparaît clairement dans la nouvelle intitulée "Le Journal des armées". Un mort y raconte sa folle ambition littéraire au temps où il était responsable de la page Culture d’un journal destiné aux soldats combattant sur le front iranien.

Kafka n’est pas loin. C’est d’ailleurs lui qui, dans la dernière nouvelle du recueil, a le dernier mot…

Hassan Blasim [Katja Bohm - seuil.com]Katja Bohm - seuil.com
Hassan Blasim: "Cadavre Expo" / Versus / 38 min. / le 23 février 2017

Sylvie Tanette/Anik Schuin/Marlène Métrailler/jmf/mh

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