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Asli Erdogan, symbole des dérives autoritaires du régime turc

Asli Erdogan [actes-sud.fr - DR]
Asli Erdogan: "La Silence même nʹest plus à toi" / Versus / 40 min. / le 23 janvier 2017
Les chroniques qui ont valu à l’écrivaine turque Asli Erdogan son arrestation en août 2016 paraissent en traduction française. Ce recueil d'une trentaine de textes militants est porté par un intense souffle poétique.

Asli Erdogan fait partie des centaines d’intellectuels victimes des purges radicales ordonnées par le président turc Recep Tayyip Erdogan à la suite du coup d’état manqué de juillet 2016. Malgré sa libération provisoire après plus de quatre mois d’incarcération, l’écrivaine est toujours accusée d’ "appartenance à une organisation terroriste". Son seul "crime" est d’avoir publié des chroniques dans le journal pro-kurde "Ozgür Gündem". Vingt-neuf d’entre elles ont été publiées dans l'urgence début janvier 2017 sous l’impulsion de Timour Muhidine, directeur de la collection "Lettres turques" chez Actes Sud.

Une mobilisation de grande ampleur

Publier ces textes sous forme de recueil en Turquie est devenu impossible, tant la répression à l'égard des entreprises de presse et d’édition est devenue massive. Depuis le putsch manqué, des dizaines de stations de radio, de chaînes de télévision, d’agences d’informations et d’organes de presse écrite ont été fermées par décret. Une purge sans précédent qui laisse craindre une dérive totalitaire. Pour Timour Muhidine, il était donc urgent de faire connaître ces textes au public francophone. Cette initiative participe de la mobilisation internationale de grande ampleur en faveur d’Asli Erdogan à laquelle s’est associé le collectif d’écrivains romands "La Maison éclose". Sa libération provisoire est une première victoire, mais l’écrivaine attend la suite de son procès en sachant qu’elle risque toujours la détention à perpétuité.

L'écrivaine Asli Erdogan à sa libération le 29 décembre 2016. [AFP - Ozan Kose]AFP - Ozan Kose
Littérature: "Le Silence même nʹest plus à toi" d'Asli Erdogan / Vertigo / 7 min. / le 23 janvier 2017

Raconter la nuit du putsch

La chronique qui ouvre le recueil "Le Silence même n’est plus à toi" est la dernière qu’Asli Erdogan a publiée avant son incarcération. L’auteure y relate la nuit du putsch militaire manqué, le 15 juillet 2016 à Istanbul, alors qu’elle est réfugiée près d’un mur situé entre la caserne militaire d’Harbiye et la maison de la radio. Témoin de la confusion qui règne à ce moment-là entre les différentes factions, elle observe la scène :

Recroquevillée au pied d’un mur, la tête enfouie entre les bras, entre deux hommes, probablement des policiers en civil, j’attends. Entre les salves des armes automatiques et la colère de la foule chauffée à blanc… Au beau milieu d’une guerre, plus vraie que réelle, mais dont la réalité n’évoque même pas celle d’un cauchemar, une guerre à laquelle je ne trouve aucun équivalent, comme au bout du bout du monde, dans ses plus sauvages confins… Entre l’impossibilité de partir et celle de rester, j’attends repliée sur moi-même comme un point d’interrogation qui se tord le ventre. Entre la nuit et l’aube, la pierre et la terre, entre l’obscurité de la nuit et la noirceur des hommes.

Asli Erdogan, "Au pied d’un mur"

Et quelque part, cet avertissement :

Tout ce qui est raconté ici est vrai, toute cette histoire est une histoire personnelle.

Asli Erdogan, "Le Silence même n’est plus à toi"

C’est précisément cela qui fait la valeur de ces textes à la lisière des genres, entre chronique journalistique et prose poétique. Asli Erdogan témoigne de la réalité en passant les faits objectifs au filtre de sa sensibilité personnelle. Usant toujours de la première personne, l’auteure rend compte du monde à travers ses propres ténèbres. Ainsi, tous ces textes forment le portrait fragmenté d’une femme meurtrie, engagée pour défendre les causes perdues.

Timour Muhidine n’hésite pas à comparer l’univers d’Asli Erdogan à celui d’écrivaines fortes et déterminées, connues pour leur indépendance d’esprit: Virginia Woolf, Silvia Plath et Ingeborg Bachmann. Un héritage tragique…

Jean-Marie Felix/mh

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Des textes d'une forte intensité poétique

Cela fait trente ans qu’Asli Erdogan défend la cause de différentes minorités. Certes, il y a celle des Kurdes (population dans le viseur du pouvoir depuis que la guerre fait rage en Syrie) mais il y a aussi la cause des femmes. Plusieurs chroniques réunies dans "Le Silence même n’est plus à toi" témoignent des opinions féministes de l’auteure dans un pays où règne encore un puissant machisme. Défense des Arméniens enfin, dont les autorités turques n’ont jamais reconnu officiellement le génocide de 1915. Dans l’un des plus beaux textes du recueil intitulé "Nous sommes coupables", l’auteure s’interroge sur les limites de l’écriture pour mener son combat: "Quel mot peut reprendre et apaiser le cri de ces enfants arméniens jetés à la fosse? Quels mots pour être le ferment d’un monde nouveau, d’un autre monde où tout retrouverait son sens véritable, sur les cendres de celui-ci?"

On le comprend en lisant ces lignes, Asli Erdogan est avant tout écrivaine. Ses textes possèdent une teneur politique évidente, mais leur intensité poétique leur confère une dimension littéraire d’une rare ampleur. Une telle superposition de genres en fait l’originalité.

Pourtant rien ne prédestinait à l’écriture cette scientifique qui a suivi une formation de physicienne. Pendant deux ans, elle a été intégrée aux équipes du CERN en vivant à Genève. C’est pendant ce séjour helvétique qu’elle a pris la décision de se consacrer uniquement à l’écriture. Période charnière évoquée dans un roman paru en traduction française chez Actes Sud sous le titre "Le Mandarin miraculeux".