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"Fantaisies guérillères" de Guillaume Lebrun ou la fabrique des Jeanne d’Arc

Guillaume Lebrun. [Mathieu Rolland]
Entretien avec Guillaume Lebrun, auteur de "Fantaisies guérillères", aux éd. Bourgois. / QWERTZ / 22 min. / mardi à 01:00
Dans un roman drôle, haletant et psychédélique, Guillaume Lebrun revisite avec génie l’une des pages majeures de l’histoire de France et réhabilite la figure mal-aimée de Yolande d’Aragon, fine stratège et femme de pouvoir.

"C’est Yolande d’Aragon qui va décréter qu'il faut donner une armée à Jeanne d’Arc", précise Guillaume Lebrun lorsqu’on lui demande de resituer le personnage. Et c’est justement Yolande d’Aragon qui est l’une des deux narratrices de "Fantaisies guérillères", roman à la langue surprenante et travaillée, quelque part entre le fabliau médiéval et la gouaille de Frédéric Dard. Un exercice plus que réussi pour le premier roman de cet éleveur d’insectes dans le sud de la France.

Nutjobés et Englishois

Posons le décor tout d’abord: Royaume de France, XVe siècle. Rien ne va: le roi d’Angleterre (englishois) impose sa présence dans le nord du territoire, profitant d’une guerre fratricide et interminable entre Bourguignons et Armagnacs. Yolande d’Aragon, mariée à Louis II d’Anjou (dit Loulou), cousine de Charles VI (dit Le Fol), belle-mère du futur Charles VII, fils de la reine Isabeau de Bavière (dite Haute Fourbesse de l’Escarte-Cuisse), n’en peut plus de la situation qui s’éternise, et passe à l’action.

Après avoir eu une vision digne de "L’appel de Cthulhu" d’H.P. Lovecraft, elle met sur pied en grand secret et avec l’aide de quelques fidèles l’élevage de quinze petites "Jehanne" sélectionnées avec soin. L’une d’entre elles va très rapidement se distinguer.

Historiquement, Jeanne d’Arc n’est pas la première à se présenter devant le Dauphin. Il y en a eu une bonne vingtaine, dont plusieurs s’appelaient Jeanne. Il a fallu vérifier devant une assemblée qu’elle était bien l’envoyée de Dieu et c’est grâce à Yolande d’Aragon que la Jeanne d’Arc que nous connaissons a été choisie. D’ailleurs Yolande protège aussi le futur Charles VII en le mettant à l’écart de la cour. Malgré cela, elle reste détestée des chroniqueurs, puisqu’elle avait l’outrecuidance d’être charismatique, intelligente et belle.

Guillaume Lebrun

Pucelle vs. force de la nature

L’autre narratrice de "Fantaisies guérillères" est la douzième des Jehanne de Yolande. Loin d’une image qui satisferait les adeptes du récit national français, cette "grouillotte-là" est grasse, imposante, noiraude et laide. Une "verrue sur une peau de pêche", qui néanmoins dispose d’une force herculéenne doublée d’un appétit certain pour les femmes et particulier pour la chair humaine. "C’est la Jeanne d’Arc que j’ai dans la tête depuis que je suis tout petit", précise Guillaume Lebrun, "une guerrière puissante, une femme forte, y compris physiquement. Pas une jeune fille frêle et mystique, parfois jusqu’au ridicule."

Ensemble, Yolande et Jehanne vont affronter bien plus gros que l’ennemi englishois, dans une aventure qui tutoie l’épopée Marvel et à laquelle vont se joindre les fantômes de femmes puissantes que l’histoire a invisibilisées.

Artémise, Ching Shih et Céline

Car "Fantaisies guérillères" est un roman féministe, qui raconte aussi la lutte contre la minoration systématique de grands noms féminins: la mathématicienne Hypatie d’Alexandrie, les poétesses Christine de Pizan et Marie de France sont présentes au fil des pages, mais pas que. La pirate chinoise Ching Shih, la samouraï Hangaku Gozen, la commandante Timoclée ou Seh-Dong-Hong-Beh, reine guerrière du Dahomey épaulent également Guillaume Lebrun dans une démarche de réhabilitation, à retrouver dans un "petit traité des femmes puissantes", en appendice du roman.

Enfin, à signaler aussi la présence à peine masquée des œuvres adaptées de la grande troubarde Marie-Claudette de Charlemagne, derrière qui se cache Céline Dion (de son vrai nom Céline Marie Claudette Dion, née à Charlemagne). "J’ai une passion sans limites pour Céline Dion depuis que je suis petit. Je la fais même écouter à mes insectes; ils n’ont pas le choix."

Ellen Ichters/mh

Guillaume Lebrun, "Fantaisies guérillères", ed. Bourgois

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