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"L’écorce du réverbère": le couple antagoniste de Vincent Gilloz

Vincent Gilloz. [Mélanie Scartocci - DR]
Vincent Gilloz. [Mélanie Scartocci - DR]
L'écrivain suisse Vincent Gilloz a publié en juin son premier roman, "L'écorce du réverbère". Ecrit à la manière d'un monologue intérieur, le texte aborde la question de l'amitié dans une langue poétique.

Au premier coup d'œil, le manuscrit de "L'écorce du réverbère" de Vincent Gilloz déconcerte. Très peu ponctué, il offre quatre formats de langages différents. Des parties écrites en italique, d'autres entre guillemets, des passages en vers et en prose. Cela donne un ensemble très singulier, disparate et puis, au fur et à mesure de l'histoire, la langue devient une. C'est une seule voix qui parle et on entend alors une sorte de monologue intérieur, comme une parole pas encore déclamée, enfouie: une longue pensée avant d'être articulée.

Adolescent, Vincent Gilloz a écrit du rap et il en a scandé. En grandissant, il se passionne de littérature, il étudie le français et la philosophie à l'Université de Lausanne. Et puis très vite la poésie le happe et il approfondit son amour des mots avec un travail de mémoire sur l'œuvre poétique de Charles Baudelaire. "L'écorce du réverbère", son premier texte, s'inspire d'une photo prise aux abords du Léman à Nyon: un platane scellé à un réverbère. Un couple que tout oppose, et c'est là, entre la sève et le métal, entre la nature et la fabrication humaine, que Vincent Gilloz imagine une histoire poétique de duplicité et d'amitié.

De l'énigme éditoriale aux Editions des Sables

Dans l'ambiance enfumée et souterraine des bars, la nuit, deux amis, Igor et le narrateur (son nom n'est jamais donné) se croisent. Igor écrit des poèmes: "Prégnance", "Infini regard", "Périscope", "Déliquescence" et bien d'autres. Un jour, le jeune poète les offre à son ami accompagnés d'une demande spéciale: trouver un éditeur. Le narrateur, intrigué, accepte. Il envoie les poèmes d'Igor à de nombreuses maisons d'édition et un célèbre éditeur le rappelle.

A partir de là, l'histoire bascule. Le narrateur, pris au piège par son propre mensonge, n'arrive plus à s'en défaire. Il fait croire à l'éditeur que ces écrits sont de lui. La réalité se délite et le narrateur lui-même va commencer à croire en la paternité de ces poèmes…

Objet littéraire non identifié

Le texte "L'écorce du réverbère" a vécu un destin éditorial singulier qui trouve un écho avec la thématique même du roman. L'édition française Grasset repère et reconnaît le ton particulier du roman, son atmosphère envoûtante et sa langue novatrice qui éclate la frontière entre roman et poésie. Malgré toutes ses qualités, le côté expérimental ne fait pas l'unanimité, le manuscrit est donc refusé bien que fortement remarqué. A contrario, la directrice des Editions des Sables, Huguette Junod, elle, n'a pas froid aux yeux!

Elle édite immédiatement cette pépite qu'elle qualifie d' "OVNI littéraire" (un terme rebaptisé par l'auteur lui-même en "OLNI"). Une langue singulière, un ton unique, c'est ce qu'on retient des retours éditoriaux et au fond n'est-ce pas là le rêve de tout écrivain? A l'instar de Proust qui disait que "les beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étrangère", le jeune auteur suisse confie à la RTS avec passion et lucidité: "J'essaie de produire quelque chose qui soit authentique, intime et universel. Au fond, l'ambition pour un écrivain, c'est de trouver une voix à lui, qui soit assez intime pour être unique et en même temps assez profonde pour être universelle." A l'unanimité, "L'écorce du réverbère" est singulier… Il est donc possible d'affirmer - sans aucun doute - que l'ambition de Vincent Gilloz est grandement aboutie!

Layla Schlonsky/cfr

"L'écorce du réverbère", Vincent Gilloz, Editions des Sables

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