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Du mépris au succès, petite histoire du livre de poche

Lorsque le livre de poche se démocratise très largement, il est accusé de dénaturer la littérature, comme si la rendre accessible à tous était une manière de lui ôter son prestige (photo d'illustration). [Idhir Baha - AFP]
La Carte blanche de Pascaline Sordet - la querelle du poche / Quartier livre / 6 min. / le 26 juin 2022
A l'image de Sartre qui a fortement critiqué les poches avant de changer d'avis en observant que ses oeuvres s'achetaient par milliers dans ce format, l'avènement du livre de poche a fait grincer des dents. Entre mépris de classe et enthousiasme, retour sur une naissance difficile.

En France, on date volontiers à 1953 l’invention du livre de poche, grâce à la mise sur le marché par Henri Filipacchi de la collection "Le Livre de poche" mais c’est une histoire qui démarre en réalité bien plus tôt.

Almanach de 1814, broché et couvert de son papier bleu, bibliothèque Carnegie (Reims). [Wikimédia]Almanach de 1814, broché et couvert de son papier bleu, bibliothèque Carnegie (Reims). [Wikimédia]Le livre de poche tel qu'on le connaît actuellement est le descendant de la littérature de colportage, qui existe depuis 1600. En France, il s’agit de la Bibliothèque bleue, sorte de petite brochure imprimée sur du mauvais papier bleu-gris utilisé pour emballer le sucre. On ne sait pas grand-chose de sa réception, mais il est vraisemblable qu’il y ait eu à l'époque des lectures publiques, étant donné un taux d’alphabétisation situé entre 20 et 30% de la population.

Un horoscope avant l'heure

On y lit des almanachs, des prédictions astrologiques, des conseils pratiques en tous genres, mais aussi de la poésie, des romans et des faits divers pas si éloignés de nos "true crimes" actuels. La francophonie n’est pas seule, on trouve également le "Chapbook" en Grande-Bretagne et le "Volksbuch" en Allemagne.

La littérature populaire, cette circulation de récits imprimés hors de la grande littérature et de l’aristocratie, a donc toujours existé. C’est important de le préciser parce que lorsque le livre de poche se démocratise très largement, au milieu du XXe siècle, il est accusé de dénaturer la littérature, comme si la rendre accessible à tous était une manière de lui ôter son prestige.

Jean-Paul Sartre, Henri Michaux, Julien Gracq ou Maurice Blanchot sont par exemple très opposés à leur publication en poche. A noter que Sartre changera d’avis plus tard en réalisant que ses œuvres s’achètent par centaines de milliers… en poche.

Réédition des classiques

En réalité, la vraie nouveauté du livre de poche, ce n’est ni le format, ni le prix modéré, ni la production en masse, mais bel et bien la réédition d’œuvres autrement inaccessibles au grand public. Les grands textes classiques et modernes de la littérature, la philosophie, les sciences humaines, tout le savoir devient accessible pour presque rien.

On mesure la puissance de cette révolution aux réactions qu’elle suscite.

Il faut une aristocratie des lecteurs: le livre de poche a fait lire un tas de gens qui n'avaient pas besoin de lire.

Un étudiant en médecine dans l’émission "L'avenir est à vous" en 1964

On lit ici tout le mépris de classe et l’élitisme qui sous-tend la critique des livres de poche. Mais les éditeurs, de leur côté, réalisent très vite qu'il existe une formidable opportunité économique. En Grande-Bretagne, Penguin Books édite en format poche dès 1936 avec succès, sur le modèle d’Albatross Books, créé en 1932 à Hambourg.

La couverture d'un roman paru chez Zulma. [Collection Zulma]La couverture d'un roman paru chez Zulma. [Collection Zulma]Parmi les auteurs, on en trouve quand même certains qui se réjouissent. Jean Giono dit que le poche est "le plus puissant instrument de culture de la civilisation moderne" et Marcel Pagnol le juge "aussi puissant que la radio ou la télévision."

Les débuts de la jaquette colorée

Comme il faut rendre les livres attractifs et populaires, les éditeurs engagent des illustrateurs pour transformer le livre en objet ludique et coloré. Le langage visuel est celui des affiches de cinéma et de spectacle. Et comme le mépris de classe n’est jamais loin, beaucoup jugent ce choix racoleur et vulgaire.

Face à l’attrait des lecteurs et lectrices pour ce format et la nécessité de se distinguer maintenant que des dizaines de collections poches existent, on observe toutefois un retour au beau. Pour ne prendre qu’un seul exemple, Zulma et ses couvertures graphiques abstraites extrêmement soignées avec son triangle blanc pointe en bas pour le titre et l’auteur.

Pascaline Sordet/mh

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