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Claro signe un texte baroque sur la mort, les vanités et l'écriture

L'écrivain Claro. [J. Panconi - DR]
Entretien avec Claro, auteur de "Sous d'autres formes nous reviendrons" / QWERTZ / 31 min. / le 21 juin 2022
Dans une profération macabre baroque et léchée, Claro affronte dans "Sous d’autres formes nous reviendrons" les thèmes de la mort et de l’écriture, armé de ce qu’il a lu.

C’est un poème en prose macabre. Une théorie lyrique de memento mori. Une profération forgée dans une langue surabondante, une éruption d’images et de mots. Une collection de citations, aussi, dans l’obsession de la mort, de son omniprésence. Claro livre là un ouvrage singulier par sa forme, sur les thèmes (inépuisables et classiques) de la mort, de la vanitas et de l’écriture.

Le texte commence par une évocation du bûcher, où Savonarole, en 1497 à Florence, fait brûler tout ce qui, à ses yeux de fanatique, est vain: "… poudres jaunes et sèches, fards aux tons pastel, pommades et onguents portant encore traces de doigt, peignes d’ivoire entre les dents desquels luisent quelques poils vénitiens arrachés à de clairs pubis, miroirs piqués, voilés, dentelles étoles guipures, squelettes de percale, tanagras craquelés, globes de cristal plus fragiles que la plus fragile cornée, incunables au cuir fendu…". On l’entend: la langue de Claro lèche ces vanités comme les lèchent les flammes, en crépitant.

Baroque et postmoderne

Baroque, assurément, le texte de Claro s’avère aussi en un sens postmoderne, en ce qu’il se sertit et se compose de très nombreuses citations, de perles extraites de textes d’hier et d’aujourd’hui: Pascal, Woolf, Nietzsche, Jean de Sponde, Frank Venaille ou Antonin Artaud - les deux derniers, récurrents, prennent une place particulière. Claro, qui s’est dit un jour "chasseur de trésors" en tant que traducteur (l’autre grand versant de son parcours littéraire) l’est ici à nouveau, en tant qu’auteur.

Cèdent en grand éclatement cent poches de vent dans le secret des intestins, voilà qu’un liquide jaune envahit et remplace mes yeux.

Extrait de "Sous d'autres formes nous reviendront" de Claro

La littérature regorgerait, si on le voulait, de représentations et d’évocations lumineuses de la mort, pacifiées, mystiques - mais ici rien de tout cela. La mort est sombre, sourde, volontiers puante, répugnante: "…la poussière des mots me tapisse de l’intérieur (…), cependant que le sang coule en serpent aux commissures, que cèdent en grand éclatement cent poches de vent dans le secret des intestins, voilà qu’un liquide jaune envahit et remplace mes yeux…".

Images, visions, citations

Le texte avance ainsi sans interruption, d’image en image, de vision en vision, de citation en citation, savant marabout de ficelle - structuré pourtant en quatre chapitres. Dans le premier, on brûle les vanités, dans le deuxième on contemple les cadavres (par exemple dans des théâtres anatomiques qui sont aussi une marque de l’âge baroque). Dans le troisième, il est question de l’écriture elle-même (sorte de gangue langagière secrétée par l’écrivain autour de lui-même, dans la conscience de sa mort). Dans le dernier, du fantasme de la résurrection, porté plutôt par un vieux film de momie que par les Evangiles.

Justement: le titre est tiré d’un cartouche de "La Momie", réalisé par Karl Freund en 1932. La phrase est vraie dans le film, où le mort-vivant se réveille après des millénaires. Dans le texte, Claro affirme au contraire une vision de la mort parfaitement définitive. En même temps que tous les auteurs convoqués, et Savonarole, et les objets par sa volonté brûlés, semblent chuchoter: "Sous d’autres formes nous reviendrons ".

Francesco Biamonte/aq

Claro, "Sous d’autres formes nous reviendrons", ed. du Seuil (coll. Fiction et Cie), 2022.

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