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"Le livre de Neige" d'Olivier Liron, portrait d'une mère "multigéniale"

L'auteur français Olivier Liron. [Francesca Mantovani - ©Editions Gallimard]
Entretien avec Olivier Liron, auteur de "Le livre de Neige". / QWERTZ / 27 min. / le 5 mai 2022
A mi-chemin entre l'enquête biographique et le récit réparateur, Olivier Liron publie aux éditions Gallimard "Le livre de Neige". Un roman-hommage à sa mère, lumineuse et tourmentée, héroïne discrète de l'histoire contemporaine.

La famille a toujours obsédé la littérature. Adorée ou problématique, capricieuse ou héroïque, elle fournit matière à de nombreux écrivains. Dans cette structure complexe, un personnage se démarque souvent des autres: la mère. Avec "Le livre de Neige", Olivier Liron vient s’inscrire dans la longue tradition des textes-hommages à la figure maternelle.

L'auteur nous avait déjà convaincus avec "Einstein, le sexe et moi" (2018), récit de sa participation au jeu télévisé "Questions pour un champion", qui nous plongeait dans la tête d’un autiste Asperger - la sienne, en l’occurrence - qui "calcule le produit de 247856 par 91" pour trouver le sommeil. Il est encore le narrateur de son nouveau roman, mais pour raconter cette fois-ci l’enfance et le parcours de Maria Nieves Gutierrez, sa mère appelée Neige.

De malheurs en miracles

Il fait froid à Madrid ce jour d’hiver 1954 quand la brave Carmen accouche de son premier enfant. Rescapé de la coqueluche, le nourrisson s’inscrit dès les premières semaines dans un dyptique qui tramera le reste de son existence: baladée de malheurs en miracles, maquillant la tragédie de rituels fortifiants, Maria Nieves surmonte les épreuves en faisant de son quotidien "un marathon d’amour".

Chez elle, l’intelligence et la sensibilité vont de pair. De même cet émerveillement, cette joie, cette soif de vivre ne vont pas sans l’idée que la vie est précaire et qu’elle peut nous glisser à tout moment entre les doigts. Elle a le sentiment d’avoir survécu à énormément de choses, et moi aussi. Ça lui donne une forteresse, un refuge intérieur, et en même temps, elle traverse des évènements très douloureux. L’un ne va pas sans l’autre. Cette attitude, ce n’est pas la béatitude, c’est la survie.

Olivier Liron, "Le livre de Neige"

Pour comprendre ses zones d’ombre et la force qu’elle doit déployer pour résister aux ténèbres qui la talonnent, Olivier Liron démarre son enquête familiale dans l’Espagne de Franco qui voit venir sa mère au monde. Sous cette dictature bigote qui fait régner la peur et la répression, les femmes sont réduites à des rôles domestiques.

Ultra-sensible, amie des astres, passionnée par les sciences, la petite Nieves se sent différente. Cette impression se décuple quand elle arrive en France, à neuf ans, quittant les rues pauvres mais chaleureuses de son quartier natal pour la grisaille des bidonvilles de la banlieue parisienne. Ses parents, comme le reste de la main d’œuvre immigrée, vivent dans la misère. "L’exil est une blessure, une condamnation, un bannissement, une destitution, une indignité, un rejet", note Olivier Liron.

L’écriture comme outil d’investigation

Pour Nieves, l’intégration est douloureuse, cruelle. Elle se réfugie dans la lecture, se passionne pour les sciences. Une institutrice remarque ses talents et l’encourage à poursuive sa scolarité. Brillante comme le sera son fils, elle connaît d’abord, comme lui, les abysses du harcèlement scolaire.

La littérature est un outil d’investigation. Avec "Le livre de Neige", Olivier Liron écrit pour comprendre cette "mère multigéniale" dont il constate les failles en grandissant. Parce qu’elle est difficile à cerner, il la raconte par petites touches. Des fragments tissés ensemble qui composent ce portrait impressionniste. Délicat, pudique mais courageux, il a souvent recours à la forme interrogative.

J’ai dix ans, je ne la reconnais plus. Elle devient distante. Son chagrin va durer des années. Est-ce la fatigue de la ZEP et de la vie dans ce pavillon de banlieue? La proverbiale érosion di désir et du couple? La charge mentale, les listes de courses, les lessives, le ménage? Je ne sais pas. Comment parler d’une mère qui devient triste peu à peu? Faut-il employer le mot dépression, s’il n’y a pas de diagnostic? De quelle enfance enfouie remonte la tristesse?

Olivier Liron, "Le livre de Neige"

Pour Olivier Liron, "la vie est plus belle quand on la raconte". Avec "Le livre de Neige", il sublime l’adversité en lui opposant le goût des bonheurs simples: marcher dans la foret, regarder la météo en famille, écouter parler sa grand-mère, dévorer les croque-monsieur de sa mère. Si sa matière est le vécu, il montre ici la puissance du regard romanesque par les images qu’il choisit de retenir et la manière dont il les articule pour qu’elles produisent un sens inédit.

Enfin, à travers sa mère, il rend hommage à tous les "Princes de l’exil" dont les vies sont à jamais marquées par le déracinement.

Salomé Kiner/ld

Olivier Liron, "Le livre de Neige", ed. Gallimard, 240 p.

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