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D'Adèle Blanc-Sec aux Poilus, l'art de Tardi s'expose à Lausanne

Le bédéaste Jacques Tardi. [Alexandre Marchi - DR]
Entretien avec Tardi et Dominique Grange, invités d'honneur du festival BD Fil de Lausanne. / QWERTZ / 30 min. / le 16 septembre 2021
Le bédéaste Jacques Tardi, qui fête ses cinquante ans de carrière, est l’invité d’honneur du festival BDFIL à Lausanne jusqu'au 20 septembre. Une exposition au Mudac permet de découvrir toutes les facettes dessinées de sa personnalité, entre obsessions et narration.

Que l’on aime Adèle Blanc-Sec, Nestor Burma ou Brindavoine, que l’on soit fasciné par l’évocation des Stalags ou des tranchées, qu’on adore "Voyage au bout de la Nuit" ou Daniel Pennac, chacun de nous a croisé Tardi. Son œuvre est imprimée dans nos rétines aussi sûrement que "Zig et Puce" et les "Pieds nickelés" l’étaient pour sa génération. Mais Tardi, s’il n’hésite pas à lutiner du côté du fantastique (toujours sur un fond historique), préfère enraciner ses livres dans la boue des tranchées, au pied de la colonne Vendôme ou sur les barricades.

Tardi est un bédéaste militant, comme Dominique Grange, sa compagne, est une chanteuse militante. Le couple d’artistes est l’invité d’honneur du festival BDFIL, du 16 au 20 septembre à Lausanne.

La guerre comme fil conducteur

Tous deux ont à cœur de raconter la lutte, la mettre en "maux", la chanter, la dessiner. Celles où les "petits" se font écraser, celles où les "pauvres types qui n’ont rien demandé à personne" se retrouvent à tirer sur un autre "pauvre type" en face.

La guerre, si elle n’est pas pour Tardi forcément une obsession, est, du moins, un fil conducteur. C’est enfant qu’il retient des souvenirs de son grand-père. Le premier livre qu’il lit, avec des illustrations, est sur la Première Guerre mondiale. Le point de départ, c’est le grand-père avec cette interrogation: Comment a-t-il pu survivre?

Après il y a eu la guerre de mon père. J’ai éprouvé le besoin de raconter ces histoires-là car il y avait des êtres humains derrière.

Tardi

Tardi choisit de partir des vies avec des gens qui ont existé, qu’il a connus plutôt que dans la fantaisie. L’image remplit les silences, les non-dits, fait fonction de description au-delà du texte. C’est la force de la bande dessinée. Les marqueurs que l’on croise dans les pages sont ceux du temps, cohérents, authentiques. Les affiches, la toile vichy, le nom du chat, la pince coupante. Tant de détails indispensables pour faire entendre la voix des Poilus, ou des prisonniers du Stalag.

Un documentaliste arpenteur

Le souci du détail se retrouve dans tout son travail. Tardi est un documentaliste arpenteur qui se rend sur les lieux, photographie, s’imprègne des ambiances, des odeurs, des couleurs, de tout un ressenti qu’il parvient à retranscrire avec beaucoup de force et de rage.

Moi je ne veux pas que le lecteur imagine, je ne veux pas qu’il fasse trop travailler son imagination, je veux lui montrer des choses telles qu’elles étaient. Qu’il ne se fasse pas d’illusions, c’était comme ça et pas autrement.

Tardi

Toutes ces monstruosités ne sont pas dans nos livres d'histoire. Cela aussi motive Tardi. Il fait remonter à la surface ces anecdotes qui ne sont pas qu’anecdotiques. Ce sont elles qui font le sel de l’histoire. Les Poilus de 14, quand ils sont partis en août, n’avaient pas de chaussettes dans leur besace, mais des godillots neufs et par conséquent des cloques. Certains seront tués pour ça. La petite histoire fait la grande. La seule manière de lutter c’est de continuer de montrer.

J’ai l’impression par moment de l’avoir creusée cette tranchée, j’ai l’odeur dans les narines. Et il y a ces types auxquels on peut s’identifier. Qui n’avaient rien à faire là, qui sont manipulés, qui souffrent qui veulent rentrer à la maison, et qui ont la mort en permanence au-dessus de leurs têtes.

Tardi

Pour leur rendre hommage, une ligne claire remplie de détails, de l’encre de Chine, "très très moyenâgeuse comme technique", insiste-t-il. Puis le cadre se remplit. C’est la narration qui dicte l’image et le cadrage du personnage. La couleur est presque anecdotique. Tardi n’a pas le goût de l’arc-en-ciel et préfère le noir blanc brutal et des contrastes clairs et nets. Comme il préfère le pauvre soldat au général, l’ouvrier d’usine en Mai 68 au patron.

L'indignation comme source d'inspiration

De 1968, Tardi a seulement le souvenir des gaz lacrymogènes. Mais Dominique Grange, elle, était avec les grévistes. Le mouvement s’emballe, voilà cette jeune chanteuse emportée dans son sillage d’une manière radicale. Avec Tardi, tous deux enfants de soldats, ils devaient vivre et raconter, toujours en s’indignant, leur Mai 68 dans des ouvrages palpitants, avec le même souci de documentation que pour la Grande Guerre.

L’indignation est une source d’inspiration formidable car vous travaillez avec une espèce de hargne, je dis pas haine, mais hargne, même si on peut aussi avoir une forme de haine à l’égard de certains chefs, certains généraux, etc. C’est un moteur, c’est une espèce de carburant qui est nécessaire pour travailler.

Tardi

Tardi, c’est la fabrique du réel même si parfois apparaissent au coin des cases des tentacules égarés, des têtes de bouc ou des momies maladroites... Le dessin est foisonnant, rempli jusqu’à la gueule. Le travail de recherche vaut celui d’un historien. L’effet de réel est saisissant. Mais la qualité documentaire n’a qu’une matière, utilisée pour pouvoir mieux s’en éloigner. Car chez Tardi, c’est toujours l’humain qui est au centre du cadre.

Catherine Fattebert/aq

BDFIl 2021, 16 édition à Lausanne du 16 au 20 septembre 2021, avec une Rétrospective Tardi, invité d’honneur de BDFIL au MUDAC. Dominique Grange, soirée d’ouverture et spectacle "Putain de guerre," vendredi 17 septembre 19h, salle Paderewski, Lausanne.

A paraître: Tardi et Dominique Grange, Elise et les nouveaux partisans, Delcourt, 3 novembre 2021.

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