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Alain Vircondelet révèle les secrets du "Baiser", chef-d'oeuvre de Klimt

Alain Vircondelet, auteur de "De l'or dans la nuit de Vienne - selon Klimt", paru aux éditions Ateliers Henry Dougier.
Francois Blazquez
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L'invité : Alain Vircondelet "De l'or dans la nuit de Vienne - selon Klimt" / Vertigo / 22 min. / le 3 mai 2021
C'est le tableau le plus connu du XXe siècle, le plus admiré, le plus copié, le plus "marchandisé". Mais que sait-on de sa création? Et quel sens le peintre a-t-il voulu donner à sa toile? Un livre d'Alain Vircondelet, "De l'or dans la nuit de Vienne - selon Klimt", offre une réponse.

Ecrivain et historien d'art, Alain Vircondelet a publié plus de livres qu'il n'a soufflé de bougies d'anniversaire, près d'une centaine, de l'essai au roman, de la poésie au théâtre, avec comme point fort la biographie. Confident de Marguerite Duras dont il est un fin exégète, proche de Jean-Paul II et intime de Balthus, notamment, l'homme sait être éclectique.

Il a écrit sur Rimbaud, Huysmans, Camus, comme lui originaire d'Alger, Jésus, Blaise Pascal, Saint-Exupéry et Saint Jean de la Croix, Françoise Sagan, Séraphine de Senlis, Toulouse-Lautrec ou Casanova. Il est aussi le portraitiste de plusieurs villes, dont Venise qu'il affectionne particulièrement. Bref, Alain Vircondelet est un hyperactif et cela s'entend à son débit rapide et digressif, véritable défi pour les preneurs de notes.

Un "Baiser" reproduit sur tous les supports

"Le Baiser" par Gustav Klimt. [Wikipédia]"Le Baiser" par Gustav Klimt. [Wikipédia]

En avril, le Bordelais a publié aux éditions Ateliers Henry Dougier "De l'or dans la nuit de Vienne - selon Klimt", une enquête romanesque et historique autour du fameux "Baiser", réalisé entre 1908 et 1909. Cette huile sur toile recouverte de feuilles d'or est le tableau le plus connu du XXe siècle, le plus admiré, le plus copié et le plus "marchandisé". Tombé dans le domaine public, il a été reproduit sur tous les supports, des mugs aux tapis de souris, des parapluies aux paillassons, et même sur des préservatifs.

Mais que sait-on de sa création? Du contexte de l'Autriche à cette période? Et surtout, quel sens Klimt a-t-il voulu donner à son chef-dʹoeuvre?  

Sa formidable marchandisation a conduit à un contresens: on pense couple, amour et romantisme, l'image idéale pour illustrer la Saint-Valentin. Mais le tableau dit bien d'autres choses. Il est riche d'ambivalences, à l'image de la Vienne de ce début de XXe siècle, capitale d'un empire agonisant mais foyer culturel d'une exceptionnelle richesse, diversité et modernité.

Alain Vircondelet, biographe et historien d'art

Klimt, contemporain de Freud, est à la tête de la Sécession, ce mouvement artistique qui prône l'art en principe supérieur et qui dénonce l'académisme viennois, responsable d'un véritable obscurantisme artistique.

Au bord du précipice

Pour comprendre les ambivalences du tableau, il faut d'abord rappeler le contexte de l'"Apocalypse joyeuse", une formule de l'écrivain Hermann Broch pour désigner le sentiment de désastre imminent et d'effondrement prochain de l'empire austro-hongrois. Il faut ensuite regarder dans le détail cette oeuvre emblématique.

Et que voit-on? Un couple qui s'enlace. L'homme est imposant mais à peine plus grand que la femme qu'il étreint et qui est à genoux. Il porte un manteau aux motifs géométriques et donne un baiser non pas sur les lèvres mais sur la joue de la femme, dont on reconnaît le visage, celui d'Emilie Flöge, la muse de Klimt. Le couple est posé sur une prairie mais les pieds d'Emilie sont au bord d'un précipice. Stabilité et fragilité. Masse et vertige.

Dans ce monde en train de vaciller, Klimt va faire en sorte d'enchâsser ses personnages dans de l'or, métal inaltérable qui permet d'échapper à la fugacité de l'amour et à la destruction du temps. Il offre une vision sacrale de l'amour et de la beauté, une élévation des corps comme il y en a tant depuis la peinture primitive.

Alain Vircondelet, auteur de "De l'or dans la nuit de Vienne - selon Klimt".

Et pourtant, Klimt n'était pas un saint. Sorte d'ogre à la sexualité intense, père de quatorze enfants qu'il a tous reconnus, il aimait s'entourer de femmes, des prostituées souvent, qui évoluaient nues dans son atelier et l'inspiraient.

Portrait d'Emilie Flöge, compagne de Klimt et créatrice de mode. [Luisa Ricciarini/Leemage
Leemage via AFP - Wien Museum Karlsplatz, Vienna, Austria]Portrait d'Emilie Flöge, compagne de Klimt et créatrice de mode. [Luisa Ricciarini/Leemage Leemage via AFP - Wien Museum Karlsplatz, Vienna, Austria]

Mais Emilie Flöge, celle dont il a peint le visage dans "Le Baiser", tenait un rôle particulier. Compagne du peintre, même si elle préférait les femmes, cette styliste haute couture, qui employa jusqu'à 80 couturières, était la coqueluche de la Vienne d'avant-garde, en libérant le corps de ses entraves. Ses créations? Capes, casaques, amples manteaux, aux étoffes tissées à partir des dessins de Klimt.

Le peintre la représente comme une créature préraphaélite, à la grâce évanescente, mais surtout, il la coule dans l'or comme une relique, un fragment d'éternité dans un monde condamné à disparaître et prêt à basculer dans l'horreur de la première guerre.

Propos recueillis par Anne-Laure Gannac

Adaptation web: Marie-Claude Martin

Alain Vircondelet, "De l'or dans la nuit de Vienne - selon Klimt", éditions Ateliers Henry Dougier.

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