Claire Genoux, la Mère morte exhumée de livre en livre
On n'avait peu de nouvelles de Claire Genoux depuis septembre 2018 lorsque l'auteure publiait chez José Corti "Lynx", magnifique roman qui a fait connaître son talent littéraire au-delà des frontières romandes. Deux ans plus tard, la Lausannoise continue d'élargir le cercle de ses lecteurs en confiant son dernier recueil de poèmes aux Editions Unes, maison établie à Nice spécialisée dans la publication de poésie sur des objets livres à la facture particulièrement soignée.
Le décès de sa mère a été pour Claire Genoux source d'écriture. Il y a eu "Orpheline", recueil de poèmes dans lequel elle évoque avec justesse le drame que représente une telle perte. Puis, dans "Lynx", l'écrivaine a développé ce thème sur le mode romanesque, en précisant les contours de la maison d'enfance. Et aujourd'hui apparaissent "Les Seules", trois sœurs orphelines réunies au bord de la tombe d'une Mère disparue, dans un climat lourd de menaces.
On est seules / avec le corps de / Mère/ longtemps seules (…) On a pris son corps / on a foncé filé / loin dans les enfances / dans la cuisson lente / des neiges
Une suite poétique
Accueillir les personnages qui dorment en soi, leur prêter vie sur la page puis s'en détacher légèrement. C'est ainsi que Claire Genoux a procédé pour écrire sa suite poétique. "Ces trois femmes se trouvent autour de la tombe d'une mère, mais ça ne leur suffit pas. Alors j'ai soulevé la pierre tombale, leur ai proposé de descendre et ensuite je me suis mise en retrait", raconte-t-elle. Procédé littéraire qui nécessite une grande confiance du créateur envers ses créatures. Et aussi une belle humilité. Car la poétesse reconnaît volontiers que les trois femmes délaissées qu'elle a créées lui apprennent à vivre chaque jour.
(…) et puis là / à la tombée du jour / des trains / Regardez ça bouge / dedans / nous allongeons les / mains / schnell schneller / des cris nous / fauchent à la bouche / on entend des pas / militaires
La faim, les pas militaires, les clôtures électrifiées, les cris en allemand, des trains remplis de corps, des tirs, des chiens, des tatouages, des baraquements… Claire Genoux a parsemé la première partie de son livre d'indices propres à l'univers concentrationnaire.
Deux univers qui se rencontrent
"Quand j'ai commencé ce recueil explique la poétesse, j'ai découvert les poèmes de la Résistante française Charlotte Delbo, déportée à Auschwitz. Et cela a confirmé mon intuition que seule la forme poétique est capable de prendre en charge l'indicible". Ainsi, à la situation initiale des trois sœurs réunies autour de la tombe de la Mère s'est superposé un contexte menaçant puisé dans le témoignage poétique de Charlotte Delbo. Etonnante contamination de deux univers distincts.
"Les poèmes de Charlotte Delbo nous prennent la peau", ajoute avec gravité Claire Genoux. La peau, le corps, l'organique, c'est justement cela qui est au cœur de sa poésie depuis qu'elle est entrée en écriture à la fin des années 1990.
Il l'aimera / sans l'enfant il dit / des jours dans / toutes les positions / giclera en elle des / trucs / des poudres des jus / secs / ouille / c'est acide et pas / très étanche / - il est bien équipé / Qu'est-ce qu'elle croit
Le corps objet de violences et de douleur, mais aussi de jouissance. Dans la seconde partie de son recueil, Claire Genoux évoque le plaisir voire l'extase, parfois sur le mode paillard. Et l'enfantement qui en découle. "Créer et procréer, c'est le privilège des femmes", conclut l'écrivaine en ajoutant que chaque livre est une porte ouverte sur le suivant. On a hâte d'y entrer à sa suite.
Jean-Marie Félix/ld
Claire Genoux, "Les Seules", Editions Unes.
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