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"Tous témoins", les dessins contre l'oubli en Syrie de Najah Albukai

Najah Albukai. [SARAHMOON]
L'invité: Najah Albukai, "Tous témoins" / Vertigo / 28 min. / le 29 mars 2021
Dans "Tous témoins", les dessins contre l'oubli en Syrie glaçants de Najah Albukay sont accompagnés de textes de personnalités comme Wajdi Mouawad, Olivier Py ou Sebastiao Salgado. Exilé en France depuis 2015, l'illustrateur a subi la détention et la torture.

Des corps torturés pour des scènes d'horreur vécues dans les geôles syriennes puis dessinées par Najah Albukay. Avec une même scène qui revient plusieurs fois, sous différents angles, où l'on voit des hommes à moitié nus portant un cadavre dans un drap sous la surveillance d'ombres menaçantes.

"C'était le quotidien que je vivais avec mes camarades en prison. Le matin vers 7h30, il y avait un camion qui arrivait et on était quatre personnes nues avec un drap à être appelé par les bourreaux qui ouvraient la porte de la cellule dans laquelle on était entre 150 et 300 personnes. Il fallait quatre prisonniers pour sortir chercher des cadavres (...) Ce spectacle se répétait deux fois par jour hélas. Malheureusement, il y a une forme esthétique forte que j'ai gardé en mémoire", détaille Najah Albukay à la RTS.

Dessins aux corps décharnés qui glacent le sang

Trois ans après avoir été publié par le quotidien français Libération, ses souvenirs traumatisants dessinés sont réunis dans "Tous témoins", un livre contre l'oubli où figurent aussi les textes d'une vingtaine de personnalités réagissant librement au choc des images de l'artiste: Nancy Huston, Daniel Pennac, Wajdi Mouawad, Olivier Py ou Sebastiao Salgado.

Incarcéré durant près d'un an dans les prisons du régime de Bachar al-Assad, au centre 227 des Services de renseignement militaire de Damas, victime de tortures et témoin dʹatrocités infligées à ses codétenus, les dessins au stylo bille ou à la gouache de Najah Albukay avec leurs corps décharnés glacent souvent le sang.

Dessin de Najah Albukai, extrait du livre "Tous témoins". [Najah Albukai/Editions Actes Sud - DR]Dessin de Najah Albukai, extrait du livre "Tous témoins". [Najah Albukai/Editions Actes Sud - DR]

Il y a ce détenu le dos tordu par ses bourreaux sur une chaise sans dossier ou ces hommes aux yeux vides entassés les uns contre les autres, tous sont des suppliciés en souffrance qui évoquent les peintures sombres de Goya ou les oeuvres de survie de l'artiste cambodgien Vann Nath. "Ce qui est désespérant lorsque l’on juxtapose les œuvres de Vann Nath avec celles de Najah Albukai, c’est de constater combien les bourreaux manquent d’imagination, comme si toujours, la même horreur suffisait à leur immense bêtise, leur intolérable stupidité. A Phnom Penh ils ont tous dit `nous avons obéi aux ordres`, et plus tard, ceux qui sévissent en Syrie diront la même chose", écrit le dramaturge Wajdi Mouawad en regard de l'horreur.

"Pire catastrophe humanitaire"

Un "inimaginable inimaginable" qui dure pourtant depuis dix ans, avec désormais un effroyable bilan de 400'000 morts, 6,5 millions d’exilés et 6 millions de déplacés. Une guerre qualifiée par l’ONU de "pire catastrophe humanitaire" provoquée par l’homme depuis la Seconde Guerre mondiale.

Najah Albukai était professeur de dessin aux Beaux Arts de Damas après des études à Rouen quand il a rejoint les premières manifestations en mars 2011. Arrêté, incarcéré à plusieurs reprises, puis libéré grâce à la mobilisation de sa femme et sa famille, Najah Albukai s’est exilé il y a six ans en France, après un bref séjour au Liban, où l’urgence de dessiner s'est imposée et dont le témoignage plein de larmes de sang continue de résonner.

Propos recueillis par Anne-Laure Gannac

Texte et adaptation web: Olivier Horner

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