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"Curiosity", le moi de Mars imaginé par Sophie Divry

L'écrivaine Sophie Divry. [Louise Oligny - Editions Noir sur Blanc]
Entretien avec Sophie Divry, autrice de "Curiosity" / QWERTZ / 32 min. / le 2 mars 2021
Avec son bref roman "Curiosity", Sophie Divry donne la parole à un rover martien de la Nasa. Un monologue drôle et métaphysique, qui tend à notre destinée terrestre un miroir interrogateur.

Si toute fiction contient une part d’autobiographie, celle-ci se loge parfois dans le titre. "Curiosity", nouveau roman de Sophie Divry, décrit à merveille de quel bois littéraire se chauffe l’autrice française. Depuis "La Cote 400" en 2010, brillant monologue d’une bibliothécaire usée, Sophie Divry n’a jamais cessé d’exercer sa curiosité, alimentée par l’exploration de formes et de voix narratives insolites.

L’an dernier, elle renouait avec sa formation de journaliste pour tresser en une parole unique le témoignage de cinq Gilets jaunes, mutilés lors d’une manifestation ("Cinq mains coupées", Ed. du Seuil). Exploratrice tous azimuts, la romancière braque aujourd’hui son télescope poétique sur la planète Mars, objet de tous les fantasmes et de toutes les convoitises.

Un rover sociable

Avec "Curiosity", bref roman publié conjointement avec une nouvelle fantastique ("L’Agrandirox"), la plume inventive de Sophie Divry donne la parole à un robot de la Nasa, un "rover sociable" doté de qualités résolument humaines: empathique, mélancolique, capable d’imagination et d’humour, Curiosity nous parle à la première personne. Ou plutôt s’adresse, dans une forme de confession testamentaire, aux générations futures de rovers qui, comme lui, sont destinées à explorer cette planète poussiéreuse et bien peu hospitalière.

C’est marrant de rouler sur Mars. Ça craque sous les roues. Il n’y a pas d’encombrement de la circulation.

Extrait de "Curiosity" de Sophie Divry

Plongé dans "des gigaoctets de stupéfaction", le robot comprend bientôt que ses jours martiens sont comptés. Car Dieu, qui parle tous les jours à son ordinateur de bord et lui livre ses instructions, semble le négliger. Mais dans l’espace, personne ne vous entend prier. Alors Curiosity rêve d’une vie moins solitaire, se figurant la lointaine terre comme un paradis pour rovers amicaux, joignant leurs bras articulés dans un cratère bleuté.

Les questions que se pose le robot recoupent la condition humaine: pourquoi je suis là, moi, ici, maintenant. Des questions qui se retrouvent dans tout mon travail.

Extrait de l’entretien avec Sophie Divry

Mélancolique et malicieux, parfois potache, le monologue de ce robot nous tend un miroir métaphysique: quel est ce mirage qui fait entrevoir aux humains la possibilité d’une île dans une planète aussi impropre à la vie? Et quelle est notre mission à nous, humanoïdes sociaux remettant à une hypothèse divine le sens de notre destinée terrestre?

"Une relation égalitaire est-elle possible sur une planète inégalitaire?", s’interroge le rover désabusé. La conquête de l’espace, on le comprend, ne vaut que si l’espace humain dont elle émane parvient à mettre à jour son logiciel social.

Nicolas Julliard/mh

Sophie Divry, "Curiosity" suivi de "L’Agrandirox", aux éditions Noir sur Blanc, coll. Notabilia.

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