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La si Parisienne Gabrielle Chanel en terres vaudoises

Gabrielle Chanel. [RTS / France TV]
Marie Fert présente son livre "Gabrielle Chanel, les années d’exil" / Le 12h30 / 8 min. / le 4 janvier 2021
En 1945, la célèbre couturière s'installe à Lausanne pour faire oublier sa proximité avec les nazis. Elle vit dans les palaces tandis que la ville est encore meurtrie par les privations de la guerre. Marie Fert évoque ce volet helvétique dans un livre.

"Pour être irremplaçable, il faut être différente", disait-elle. Différente, elle l'a été tout au long de sa vie, Gabrielle Chanel, incarnation de l'élégance à la française, décédée le 10 janvier 1971. Elle avait 87 ans.

Aujourd'hui encore, elle demeure une icône, un mythe. Mais peu de gens savent qu'elle a passé une partie de sa vie à Lausanne, une ville dont elle aimait la tranquillité, la stabilité et la sécurité. Elle repose d'ailleurs au cimetière du Bois-de-Vaux dans une tombe qu'elle a dessinée elle-même. "Sans pierre au-dessus de moi, je veux pouvoir en ressortir si j'en ai envie pour aller au paradis habiller les anges".

Coco Chanel avait dessiné elle-même sa tombe, au cimetière de Bois-de-Vaux, à Lausanne. [Fabrice COFFRINI - AFP]Coco Chanel avait dessiné elle-même sa tombe, au cimetière de Bois-de-Vaux, à Lausanne. [Fabrice COFFRINI - AFP]

Un refuge après la guerre

Cinquante ans après sa mort, un livre de la journaliste Marie Fert dévoile sa vie en terres vaudoises: "Gabrielle Chanel: les années d’exil". L'auteure a fouillé de nombreuses archives, notamment celles du canton de Vaud et des palaces de la région, pour évoquer ce volet peu documenté de sa biographie. On y apprend que Chanel, déjà dans les années 1920, se rendait régulièrement en Suisse, à Saint-Moritz pour skier et déjà un peu à Lausanne, où elle se réfugiera en 1945 pour fuir le déshonneur.

Coco Chanel en 1920Coco Chanel en 1920

A la Libération, la déjà célèbre couturière doit en effet s'exiler, se faire oublier pour ses fréquentations avec les hauts dignitaires nazis, en particulier avec le baron Hans Gunther von Dincklage, soupçonné d'appartenir au renseignement allemand. Comme son amant, elle vit au Ritz, le QG de la Luftwaffe. Elle doit aussi faire pardonner ses manoeuvres antisémites pour récupérer les parts de la société Chanel qui produisait son fameux parfum, N°5, dont la majorité était détenue par la famille Wertheimer alors qu'elle n'en possédait que 10%. A l'époque de sa création, en 1921, la couturière ne disposait pas de l'assise financière nécessaire pour le produire. Son combat se soldera par un premier échec.

Churchill à la rescousse

Malgré son passé obscur et les soupçons d'espionnage qui pèsent sur elle, Chanel ne sera pas emprisonnée à la Libération. Interrogée par un comité d'épuration des Forces françaises de l'intérieur (FFI), elle sera relâchée deux heures plus tard. La France veut la grande réconciliation et on dit que Winston Churchill, qu'elle a connu en 1927 lors de sa liaison avec le richissime duc de Westminster, serait intervenu en sa faveur. Par sympathie, certes, l'homme admirait la ténacité et la volonté de la couturière, mais aussi pour éviter quelques inutiles scandales, Chanel détenant semble-t-il quelques informations très dommageables sur la famille royale et la diplomatie anglaise. L'exil est la meilleure solution pour tout le monde.

>> A voir, l'autoritaire Coco Chanel à 85 ans parlant sans fausse modestie de son style, ironisant sur l'homme qui a marché sur la lune et sur des femmes qui sont toujours trop habillées et pas assez élégantes:

Lausanne en ce temps-là

A Lausanne, Gabrielle Chanel emménage d'abord au Beau-Rivage qu'elle délaisse pour le Lausanne Palace, à cause d'un toast mal cuit, dit-on, avant de s'installer au Royal Savoy. Elle fréquente des exilés comme elles, mais aussi d'anciens agents du renseignement. Faut-il rappeler que la Suisse, pendant la guerre, était un véritable nid d'espions?

Sa seule crainte est de voir son passé de collabo remonter à la surface. Chanel qui a libéré les femmes de leurs vêtements contraignants, cette femme libre qui ne s'est jamais mariée, cette femme d'affaires aguerrie semble avoir eu peur toute sa vie du "qu'en-dira-t-on", dit Marie Fert dans son livre.

A Lausanne, Chanel mène une vie luxueuse dans une ville qui, à la sortie de la guerre, est encore en souffrance, notamment en raison du manque d'approvisionnement de nourriture et de carburant. Chaque matin, la ville de Lausanne met à disposition pour les plus démunis un bus pour aller chercher du bois en forêt.

Hantée par le qu'en-dira-t-on

Si Chanel mène grand train après la guerre, c'est parce qu'elle a fini par récupérer des parts du fameux N°5, encore classé en tête de tous les parfums en 2010. Cela lui rapporte plus d'un million de francs par an. C'est une femme riche qui aurait largement de quoi s'acheter une maison pourtant elle ne sera jamais que locataire de sa maison à Sauvabelin comme le révèle le livre.

Elle souhaitait également acheter un château à Sauvabelin, mais le propriétaire a refusé de le lui vendre. Des années plus tard, c'est David Bowie qui en deviendra propriétaire. Chanel ne voulait surtout pas vivre au bord du lac

Marie Fert, auteure de "Gabrielle Chanel: les années d'exil"

A 1953, à 70 ans, elle finit par retourner régulièrement à Paris. On est à l'époque de "l'Union nationale". Le passé est oublié et Chanel refait des collections de haute couture. La France se moque un peu d'elle et de son âge, tandis que les Etats-Unis la porte aux nues parlant de sa mode comme d'une révolution. C'est sa troisième collection, les fameux "tailleurs en tweed gansé", l'uniforme des femmes d'influence, qui la remettra sur le devant de la scène, et pour longtemps. Chanel continuera à travailler cinq à six heures par jour jusqu'à 86 ans. Son secret? "Ma vie ne me plaisait pas, alors j'ai créé ma vie".

Propos recueillis par Nadine Haltiner

Adaptation web: Marie-Claude Martin

"Gabrielle Chanel, les années d’exils", de Marie Fert, éditions Slatkine.

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