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Gipi, le génie qui visualise le tourbillon des pensées en BD

Silvano Landi alter-ego de Gipi. [Futuropolis]
Entretien avec Claude Gendrot, éditeur chez Futuropolis / QWERTZ / 17 min. / le 12 novembre 2020
Dans "Moments extraordinaires sous faux applaudissements", l'Italien Gipi raconte la confusion émotionnelle qui l'envahit à la mort de sa mère. Le dessinateur a couché sur le papier les images, les souvenirs et cherché la lumière dans ce chaos.

Sur la couverture de "Moments extraordinaires sous faux applaudissements", on voit Silvano Landi, son personnage, son alter ego. Sur fond blanc, juste quelques traits. Un homme mal rasé derrière un micro. Sans bouche. Les premières pages nous plongent dans le brouillard. Quelques mots. Puis apparaissent des personnages, comme des flashs, cosmonautes condamnés à errer de planète en planète. Des scènes de conflit et un vétéran américain qui souffre de stress post-traumatique. Silvano souffre aussi, il est perdu. Le lecteur doit s'accrocher. Puis au fil des pages: la limpidité, tout s'imbrique et le puzzle se dessine.

Aquarelles, crayonnés, Gipi maîtrise toutes les techniques, il joue sur tous les tableaux de la narration. L'auteur se met à nu. Délicatement et non sans humour, il sonde pensées, sensations et souvenirs pour comprendre, pour se sauver.

"Moments extraordinaires sous faux applaudissements", Gipi, pages 20-21. [Futuropolis]"Moments extraordinaires sous faux applaudissements", Gipi, pages 20-21. [Futuropolis]

Tout réussit à Gipi

Chaque parution de Gipi, de son vrai nom Gian-Alfonso Pacinotti, provoque un électrochoc dans le milieu de la bande dessinée. L'Italie adule Gipi. Non seulement l'auteur de fumetti, mais aussi le réalisateur, l'humoriste seul en scène ou le dessinateur de presse. Tout lui réussit. Depuis 2004, il est salué par des prix en Italie, en France, en Allemagne et ailleurs.

Quand Gipi fait "Moments extraordinaires sous faux applaudissements", il réalise cette chose réputée impossible pour les bandes dessinées: rendre compte des états d’âme d’un personnage par la seule puissance évocatrice de son dessin, en nous épargnant le prêchi-prêcha psychologisant des trois quarts de la littérature… Gipi est un génie.

Baru, auteur de BD

"Moments extraordinaires sous faux applaudissements", Gipi, pages 53-54. [Futuropolis]"Moments extraordinaires sous faux applaudissements", Gipi, pages 53-54. [Futuropolis]

Entretien avec Gipi

- Comment est né cet album?

Après la mort de ma mère, j'ai traversé une sale période. Non parce que j'étais particulièrement triste de sa mort, mais plutôt parce que je ne savais pas ce que je ressentais. Ce n'était pas une douleur reconnaissable, forte, comme je l'aurais pensé. C'était une sorte de confusion émotionnelle et avant que cela ne se transforme en quelque chose de plus sérieux et douloureux, j'ai décidé d'essayer de raconter ses derniers jours et les pensées qui m'avaient envahi à ce moment. J'espérais que cet album, comme les autres, se révélerait réparateur.

- Silvano Landi, l'Homme moderne, c'est vous?

Souvent, je m'utilise moi-même comme un personnage autour duquel je peux construire une histoire. Mais j'espère toujours que ce moi-même puisse disparaître, que le lien avec une personne réelle puisse se dissoudre pendant la lecture. Afin que chaque lecteur puisse m'oublier et faire sienne la vie du protagoniste. Si ce n'était pas le cas, ce serait un échec.

- Comment s'est construit votre récit? Avec l'intention d'aller du chaos à la lumière?

Je ne sais pas à l'avance ce qui va se passer. Je n'écris pas de scénario. J'ai seulement des phrases, des petits détails. Parfois ces phrases deviennent des titres de chapitres. Je n'ai même pas d'ordre établi. Je suis mon instinct. Chaque matin, je travaille selon l'humeur du jour. Je choisis quel sera l'argument, quelle piste développer et l'histoire se révèle, jour après jour, sur la page dessinée.

A la fin arrive la lumière. Assurément. Et cette lumière sera une forme d'espoir pour moi. Simplement. Pendant que je travaille j'espère que je vais vers quelque chose de lumineux, un soulagement, un souvenir de bonheur. Cela a pris des mois, mais à un moment c'est arrivé. Je me souviens très bien du jour où j’ai dessiné la dernière page. C'est arrivé d'un coup et je me suis surpris à fondre en larmes.

- Quels sont pour vous les thèmes centraux de cet album?

Vivre est compliqué, difficile et douloureux. Personne ne nous protégera pendant notre séjour sur terre. Ça sera difficile et cela le sera encore plus si nous ne prêtons pas suffisamment attention aux parties lumineuses de ce chemin. Si nous ne savons pas opter pour la lumière plutôt que l'obscurité. Je pense que le cœur du livre, si je devais utiliser un seul mot, est la lumière. Si je devais en utiliser deux je dirais lumière et amour.

Marlène Métrailler/ld

"Moments extraordinaires sous faux applaudissements", Gipi, Futuropolis.

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Gipi vu par ses pairs

Quand je suis tombé sur sa page 150, j'ai fait une petite pause dans ma lecture et je me suis dit: "Putain, voilà soudain synthétisées la puissance et la subtilité de la bande dessinée quand elle est pratiquée avec intelligence".

Étienne Davodeau

Je prends une claque à chaque livre de Gipi.

Christian Lax 

Que dire de plus sur l'Œuvre de Gipi? Que son habileté à créer ces distorsions graphiques et narratives est jubilatoire. Ce bonhomme donne envie d’essayer des choses nouvelles, d'inventer, d'explorer. Il nous montre que le potentiel de la bande dessinée est infini… et diantre (…) quel coloriste!

Emmanuel Lepage