Modifié

Patrick Chappatte: "Le Covid m'a pris, le Covid m'a rendu fou"

Patrick Chappatte, dessinateur de presse suisse.
L'invité : Chappatte "Au cœur de la vague" / Vertigo / 16 min. / le 5 novembre 2020
De mars à août 2020, le dessinateur de presse Patrick Chappatte a tenu un journal BD de l'épidémie de Covid-19. Urgentistes, épidémiologistes, personnel soignant et de service en sont les principaux protagonistes de "Au coeur de la vague".

Patrick Chappatte est au coeur de la vague dans ce reportage BD sous forme d'une chronique de l'épidémie en temps réel. Le livre se construit autour de l'histoire de son auteur, entrecoupée de ses dessins de presse, de ses commentaires. Un récit qui dévoile les coulisses de travail du bédéiste, ce qu'il ressent, ce qu'il vit: 120 pages de dessins et de textes, souvent drôles et émouvants rassemblés sous le titre "Au coeur de la vague" (Ed. Les Arènes).

Chaque jour je me pince de vivre ce film.

Patrick Chappatte "La liberté d'expression n'a pas de parti politique. C'est un exercice de mise à distance et de critique." [RTS]
Chappatte dans "Au coeur de la vague" (Ed. Les Arènes)

Fin du monde

"Hier soir, je traversais les rues de Genève, je rentrais de mon atelier à mon domicile et c'était de nouveau, comme au printemps, une scène de film: il y avait ces rues totalement désertes, les restaurants fermés, une ambiance de fin du monde", dit-il à la RTS. "Il y avait aussi cette population de sans-abri dans les rues, cette pauvreté, que ce soit aux Pâquis ou à Plainpalais. On aurait dit New York dans ses plus mauvaises années", rajoute-t-il.

Genève désertée, Chappatte la dessine. Il dessine cette pandémie qui enferme les gens chez eux, qui jette les rues dans la noirceur et laisse errer des populations entières. Le dessinateur endosse le rôle du reporter BD, comme il l'a déjà fait durant sa carrière. Mais c'est la première fois qu'il se lance dans un récit au long cours comme celui-ci, la plupart de ses reportages étant au format magazine.

Ne me demandez pas comment j'ai réussi à faire ce boulot, je ne souhaite pas à mon ennemi de faire de la BD. Ce fut un travail énorme.

Patrick Chappatte "La liberté d'expression n'a pas de parti politique. C'est un exercice de mise à distance et de critique." [RTS]
Patrick Chappatte, dessinateur

Fébrilité créatrice

Victime du Covid lui-même au début du mois de mars, Chappatte a voulu traduire son expérience personnelle en dessin. "Je crois que le premier ressort d'un dessinateur est de digérer ce qu'il lui arrive, le côté thérapeutique du dessin, et ce qui est arrivé à notre société, à notre planète", détaille-t-il. "C'est un phénomène qui est à la fois très intime et mondial. C'est la première fois que nous avons tous vécu la même chose, les mêmes angoisses. On a été solitaires et solidaires en même temps".

Se mettre en scène

Chappatte dessine tous les cercles concentriques de l'épidémie, à la fois locale et mondiale. Le point de vue est intérieur, s'agissant de l'expérience vécue par le narrateur. Si Patrick Chappatte explore cette forme de narration depuis plus de 25 ans, c'est parce qu'en reportage BD il est important de se mettre en scène pour permettre aux lectrices et lecteurs de vivre véritablement la situation. "C'est assez unique en langage BD, parce que l'on est à la fois dans du visuel, comme la vidéo ou la photo, tout en apportant un supplément narratif et une capacité pour le lecteur de s'arrêter sur une case, d'absorber ce qui est dit, voire de revenir en arrière", explique-t-il.

Ce même dispositif narratif a été utilisé par l'incontournable dessinateur et journaliste américain Joe Sacco dans ses récits sur les guerres des Balkans notamment.

>> A voir, un portrait de Joe Sacco:

Portrait de Joe Sacco, inventeur du journalisme en BD, de passage à Genève. [RTS]
Portrait de Joe Sacco, inventeur du journalisme en BD, de passage à Genève. / 19h30 / 2 min. / le 14 mars 2020

Jeter l'effroi

Si ce reportage dessiné existe, c'est de la faute de l'épidémiologiste Didier Pittet, qui l'appelle et jette l'effroi en racontant au dessinateur ce qui se passe en Italie. "Le mal était planté dans ma tête", confie Chappatte. C'était le tout début de la pandémie, que l'on regardait aux jumelles en pensant qu'elle allait arriver en Suisse. Sans savoir que le virus circulait déjà dans les dîners en ville. "Avec le recul, je réalise que c'est lors d'un de ces dîners en ville que je l'ai attrapé".

La pandémie est racontée d'abord par le prisme de Patrick Chappatte, lui-même victime du virus, puis par celui de témoins clés, des gens qui sont au front dans la lutte contre l'épidémie, qui sont devenus des héros de BD. Des héros dans tous les sens du terme.

Des gens comme Didier Pittet, peu connu par le grand public au début de la pandémie et qui sera appelé par le président français Emmanuel Macron pour évaluer la gestion française de la crise du Covid-19. Mais aussi Jérôme Pugin, médecin-chef des urgences, l'infirmière Dagmar, ou encore Giovanni, Ikran et Moussa, des agents d'hygiène et de propreté.

La force du BD-reportage c'est de raconter un récit au raz de l'humanité.

Patrick Chappatte "La liberté d'expression n'a pas de parti politique. C'est un exercice de mise à distance et de critique." [RTS]
Patrick Chappatte, dessinateur

La conclusion du reportage appartient par ailleurs à Ikran, une des agents d'hygiène et de propreté: "il faut que l'on prenne soin les uns des autres et que l'on prenne soin de la nature, comme on le fait avec les autres". C'est sûrement cela la leçon de cette crise.

Propos recueillis par Laurence Froidevaux

Adaptation web: Miruna Coca-Cozma

Publié Modifié