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L'écrivaine Marina Skalova donne voix aux demandeurs d'asile

Marina Skalova. [Yvonne Böhler - DR]
Entretien avec Marina Skalova, auteure de "Silences d'exils" / QWERTZ / 13 min. / le 23 juin 2020
Dans un très beau livre, les langues des exilés se mêlent à celle de l'écrivaine Marina Skalova et aux photographies de Nadège Abadie. "Silences d'exils" est une immersion dans une réalité méconnue.

De sa plume affûtée et sensible, l'écrivaine et poétesse suisse d'origine russe Marina Skalova médite sur la place de la langue dans la vie de chacun de nous mais aussi, et surtout, dans celle des demandeurs d'asile arrivés en Suisse, dépossédés de presque tout, sauf peut-être de leurs souvenirs le plus souvent traumatiques, et de leurs langues maternelles.

La langue, cette chose que l'on sait, à laquelle on peut se raccrocher, aussi solidement plantée dans une terre que les racines d'un arbre; on peut abattre le tronc, la langue maternelle reste.

Marina Skalova, "Silences d’exil"

Il y quatre ans, Marina Skalova et la photographe française Nadège Abadie ont décidé de proposer des ateliers bilingues d'écriture et de photographie aux demandeurs d'asile arrivés à Genève. Les ateliers se sont poursuivis l'année suivante, puis se sont déroulés à Bienne et à Neuchâtel. De ces rencontres est née une exposition interdisciplinaire en textes, sons et images qui a été montrée dans l'espace C-Fal de Genève (où ont été organisés les premiers ateliers), puis au POCHE/GVE et à Lausanne dans le cadre du Printemps de la poésie.

Aujourd'hui, cette expérience humaine, poétique et photographique prend corps dans un très beau livre, au titre inscrit en lettres rouges sur sa couverture grise: "Silences d'exils".

Avant d'être un fleuve qui relie, la langue est puissance, emprise, domination. (...) Pour l'amoindrir, nous dépouillons alors les règles de français, étirons les articulations de sa syntaxe, plions son ossature.

Marina Skalova, "Silences d’exils"

Entremêler les langues

Face à Ali, Marina, Omar, Ibrahim, Pedro, Golnaz, Jasmine et Thiras, Marina Skalova tisse du lien en entremêlant phonétiquement les langues de chacun avec le français. "C'est une façon de faire descendre la langue de son perchoir. Casser ses branches. Cueillir ses feuilles," écrit-elle. Chaque prénom cache une histoire, une trajectoire, un rapport différent avec la langue, l'écriture et le monde. Et là, dans cet atelier, tout (et tous!) se mélange.

"Le projet a été conçu à partir d'un paradoxe. Ecrire avec ceux qui ne peuvent pas écrire, parler du silence de ceux qui ne peuvent pas parler", explique Marina Skalova. Et l'auteure de fouiller dans les interstices, dans les silences de chacun et de partir à la rencontre de leurs méfiances. L'écrivaine raconte au lecteur - comme elle a raconté aux participants de ses ateliers - son parcours d'exilée. Elle se demande à voix haute ce qu'auraient dit ses parents, lors de leur séjour dans un centre d'hébergement allemand, s'il leur avait été proposé un tel atelier d'écriture. Ils auraient sans doute répondu: l'urgence c'est d'abord le travail, la paix, l'école pour les enfants...

En plus d'être une immersion dans une réalité à laquelle peu d'entre nous ont accès, "Silences d'exils" est aussi, pour le lecteur, une expérience littéraire et photographique. Et une source de questionnements sur nos conceptions, nos visions de monde ("Weltanschauung") et notre lien à la langue.

Linn Levy/mh

Marina Skalova, Nadège Abadie, "Silences d'exils", éditions d'En Bas

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