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Elena Ferrante continue de décrire la vie compliquée des femmes

La couverture de "La vie mensongère des adultes" d'Elena Ferrante. [Editions Gallimard]
Elena Ferrante : La vie mensongère des adultes / Vertigo / 8 min. / le 4 juin 2020
Après le succès mondial de sa tétralogie "L’Amie prodigieuse", l'écrivaine italienne Elena Ferrante revient avec "La vie mensongère des adultes". Un roman qui fera l’objet d’une adaptation en série par Netflix.

Giovanna vit dans un quartier bourgeois sur les hauteurs de Naples. La collégienne est adulée de ses parents, particulièrement de son père. Ce professeur de lycée a grandi dans un milieu très populaire, il s’est hissé dans la hiérarchie sociale grâce aux livres, laissant derrière lui ses origines et sa sœur Vittoria.

C’est le surgissement de cette Vittoria qui va tout bousculer. Giovanna découvre sa tante mais aussi le quartier où a vécu son père, les secrets de famille, les garçons et la sexualité. Après le calme de l’enfance, elle va affronter toutes sortes d’obstacles et déjouer bien des pièges pour se forger sa propre personnalité, en toute indépendance.

On retrouve dans "La vie mensongère des adultes" des thèmes déjà présents dans "L’amie prodigieuse": la condition difficile des femmes, les classes sociales, l’identité, la loyauté et la trahison, la ville de Naples. Il faut surtout relever que l’autrice italienne a de nouveau su écrire un roman populaire tout en échappant au genre.

>> A écouter, entretien avec Julia Nannicelli, responsable du domaine italien aux éditions Gallimard:

Julia Nannicelli, responsable du domaine italien aux éditions Gallimard. [DP]DP
"La vie mensongère des adultes", le nouveau roman d'Elena Ferrante / QWERTZ / 20 min. / le 4 juin 2020

Un kaléidoscope fictionnel

Si les romans populaires ont tendance à véhiculer des clichés, notamment à travers leurs personnages féminins, Ferrante propose une analyse moderne des rapports de force. Tout est inattendu dans ce roman, et notamment la façon dont la jeune fille vit sa découverte de la sexualité. Aussi, le livre donne la sensation d’être un projet littéraire très politique où l’on parle de marxisme et de religion, écrit par un.e intellectuel.le qui utilise le roman populaire pour le transformer et trouver sa propre modernité narrative.

La façon dont elle parle de la maternité est très moderne : c’est toujours un défi pour la femme à qui ça arrive. Tout ça n’est pas dans la lignée des clichés qu’on peut trouver dans certains grands romans populaires.

Julia Nannicelli, éditrice française de Ferrante 

Ferrante sait aussi surprendre en mêlant les genres littéraires. Son livre est à la fois un roman réaliste qui nous décrit par le menu les bas-fonds de Naples, un récit d’apprentissage où Giovanna va vaincre les obstacles, une légende avec une Vittoria en sorcière sortie tout droit d’une ancestrale mythologie, un texte politique dans lequel des intellectuels de gauche parlent de la place de la religion dans leur vie, un conte pour enfants où un petit bracelet, passant d’un personnage féminin à un autre, symbolise la transmission filiale. Ce kaléidoscope fictionnel constitue en grande partie l’originalité de l’écriture de Ferrante.

Dialecte et violence

Reste la violence dans laquelle évoluent les protagonistes. Elle est partout, dans la ville comme dans la famille. Elle est aussi dans le langage. Le livre est écrit à la première personne et Giovanna s’exprime dans une langue très crue, sans filtre, là encore assez inattendue dans un bestseller.

Deux ans avant qu’il ne quitte la maison, mon père déclara à ma mère que j’étais très laide. Cette phrase fut prononcée à mi-voix, dans l’appartement que mes parents avaient acheté juste après leur mariage au Rione Alto, en haut de San Giacomo dei Capri. Tout est resté figé - les lieux de Naples, la lumière bleutée d’un mois de février glacial, ces mots. En revanche, moi je n’ai fait que glisser.

Elena Ferrante, "La vie mensongère des adultes "

Le dialecte aussi est associé à la violence. Le père de Giovanna avait voulu l’en protéger et ne s’adressait à elle qu’en bon italien. Le dialecte dans le livre est la langue obscure des origines, celle qu’on utilise pour les secrets ou les disputes, quand l’italien est la langue de l’école qu’il faut maîtriser si l’on veut sortir de sa condition.

Sylvie Tanette/aq

Elena Ferrante. "La vie mensongère des adultes". Traduit par Elsa Damien. Gallimard. Sortie le 9 juin 2020.

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Un anonymat qui perdure

Encore aujourd’hui, nul ne sait qui est Elena Ferrante. Il y a quelques années un journaliste avait mené une enquête et conclu qu’il s’agissait de la traductrice Anita Raja ou de son époux Domenico Starnone, à moins que ce ne soit les deux ensemble. L’éditeur n’avait ni confirmé ni infirmé.

Ferrante s’est plusieurs fois exprimée sur ce choix de l’anonymat. Elle veut qu’on s’intéresse à ses textes et seulement à eux. Mais, dans notre société du spectacle, l’anonymat peut être vu comme une décision radicale et politique. Tout comme celle d’être publiée chez un éditeur romain indépendant, plutôt que dans un grand groupe éditorial milanais.