Modifié le 22 mai 2020 à 09:09

Pierre Lepori, migrant entre les langues

Pierre Lepori.
Entretien avec le romancier, poète et journaliste Pierre Lepori QWERTZ / 39 min. / le 20 mai 2020
Romancier, traducteur, poète et essayiste, l’auteur tessinois Pierre Lepori fréquente depuis une vingtaine d’années les rencontres soleuroises, en passionné de littérature. Cette année, il est convié à parler de ses autotraductions romanesques.

Auteur reconnu en Suisse et en Italie, Pierre Lepori né au Tessin en 1968, fréquente chaque année depuis vingt ans les Journées Littéraires de Soleure. La confluence des quatre langues nationales stimule les points de vue sur les littératures dans chaque région et encourage les traductions. Un public attentif y suit les échanges et les débats entre écrivains dans cette drôle de confédération qui ne s’est jamais voulue centralisatrice. Terrain propice aux migrations langagières que Lepori vit depuis son entrée en écriture, au début des années 2000.

Habiter une gare

Dans un canton encore marqué dans les années 1960 par la pensée catholique et la démocratie chrétienne, il ne fut pas aisé de gagner en autonomie. Mis au monde dans des conditions difficiles qui faillirent lui coûter la vie, Pierre Lepori a néanmoins grandi toutes écoutilles dehors, notamment les pièces radiophoniques de Radio Suisse Italienne (RSI) qu’il gobait littéralement dans le noir de sa chambre d’enfant. Sa mère grande lectrice et son père torréfacteur n’accordaient pourtant pas à la culture une place enviable. Premier champ de tensions qui a sans doute favorisé chez lui un refus des assignations.

Ses études à l’université de Berne et de Sienne ont débouché sur une thèse en Theaterwissenschaft et la direction en italien du "Dictionnaire du théâtre en Suisse". Puis sa formation de journaliste culturel, correspondant de RSI et de Radio Suisse Romande, ont aiguisé sa curiosité de grand lecteur. Son premier recueil poétique, "Quel que soit le nom", traduit en français et en anglais, a d’emblée reçu le Prix Schiller en 2004.

Faut-il dès lors s’étonner de le rencontrer à la gare des Sciernes-d’Albeuve, son domicile gruérien, où il ne cesse d’écrire romans, poèmes, essais et chroniques? Un passage ferroviaire, bien adapté à son nomadisme culturel, aiguisé par sa fréquentation de la culture queer théorisée par Judith Butler ou Didier Eribon. 

Dépossession en Amérique

Son dernier roman "Nuit américaine", paru en 2018 aux Editions d’en bas, est né d’un séjour à Montréal, un confinement volontaire qui favorise l’écriture et l’autotraduction. Car si la première version fut italienne, sa réécriture, paragraphe par paragraphe, accroît la polyphonie de ce récit d’un animateur radio en perdition, un "paum", figure récurrente dans les fictions de Lepori. Miroir des "pertes et fracas", ou pertes et profits d’une langue à l’autre dans l’insécurité d’une parole en recherche d’elle-même.

Pourtant, Lepori creuse ses thèmes avec constance dans ce deuxième volet d’une trilogie débutée avec "Comme un chien" en 2015 et qui s’achèvera l’année prochaine dans l’autotraduction du dernier opus. Pirandello, auquel le romancier va consacrer une monographie prochainement, n’est jamais loin, lui qui disait: "La seule vérité c’est qu’il faut créer, se créer, et c’est alors seulement qu’on se trouve."

"Nuit américaine" sera par ailleurs adapté en feuilleton sur les ondes de RSI en automne 2020, réécriture des dialogues par l’auteur, orienté sur la dramaturgie, sa formation à la Haute École de la Manufacture. Sont-ils si fréquents les créateurs qui explorent tous les genres pour mieux nous retrouver?

Christian Ciocca/aq

Pierre Lepori, "Nuit américaine", Editions en bas, 2018.

Pierre Lepori sur le site des Journées de Soleure.

A suivre online: Débat de Pierre Lepori et Silvia Ricci Lempen (modéré par Lydia Dimitrow) sur l’écriture bilingue aux Journées littéraires de Soleure, à suivre en ligne le 22 mai 2020 (14h00).

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Publié le 22 mai 2020 à 09:05 - Modifié le 22 mai 2020 à 09:09