Publié le 12 mars 2020 à 10:31

Miasmes, excréments et charognes, quel fumet!

La couverture du livre "Le navire Arthur" de Gérard Macé.
La couverture du livre "Le navire Arthur" de Gérard Macé. [Arléa éditions]
Dans "Le navire Arthur", l'écrivain, poète et essayiste Gérard Macé, auteur d'un précédent ouvrage sur Sade, creuse en six brefs chapitres les basses-fosses de l'humanité et l'obsession de quelques humains pour l'innommable.

Après Sade, le marquis coprophile, Gérard Macé s'interroge sur l'hygiénisme et son développement, l'eugénisme. Car nous ne supportons plus les odeurs fortes, nous nous surprotégeons des miasmes et refoulons nos fonctions les plus basses. Par souci de pureté, nous sommes révulsés par l'impureté des autres, dans le grand domaine du religieux ou des mœurs. L'exclusion mène vite à l'ostracisme et celui-là aux tueries, pour purger le corps social.

Mazette, la poudrette

Au début du XIXe siècle, le premier des trois médecins évoqués, Alexandre Parent-Duchâtelet, rechercha les causes des pathologies que contractaient les marins à bord des navires transportant de la poudrette. Ce terme charmant recouvre de fait un engrais répandu avant l'usage des fertilisants chimiques: de la matière fécale séchée puis réduite en poudre.

Dès lors, les embarcations se transformaient en un cloaque où l'air, pourtant venté par l'océan, se révélait plus empoisonné que celui des prisons. Hygiéniste, le médecin français s'interrogeait sur les liens entre saleté et maladies répandues en métropole. Imagine-t-on aujourd'hui le bassin de La Villette où se déversaient charognes, excréments et ordures dans des fosses de décantations? Partout à la ronde, on répandait lisier et merdier dans des exhalaisons insupportables. Parent-Duchâtelet finira par recommander la fermeture des tonneaux dans des soutes ventilées et l'usage des boîtes de conserve pour ne pas contaminer la nourriture.

Les rues de Paris sont aussi malsaines que les navires, avec leurs rigoles malodorantes et leurs déchets de toutes sortes, les cimetières et les tanneries qui répandent une odeur pestilentielle.

Extrait de "Le navire Arthur et autres essais" de Gérard Macé

Le confinement de Marcel

Autre médecin hygiéniste, Adrien Proust devint historien des épidémies de peste à la fin du XIXe siècle en cherchant à comprendre le contexte culturel de la propagation des bacilles. Si la Route de la Soie fut empruntée depuis l'Antiquité pour convoyer les marchandises, elle reste encore la voie royale des infections, coronavirus compris.

Cette constante dans l'histoire a stimulé Proust qui se fit historien d'art pour traquer les représentations des maladies. Ses deux fils prirent des orientations opposées: Marcel est devenu l'auteur de "A la recherche du temps perdu" et son cadet, Robert, un chirurgien connu. Tout de même, d'un père traqueur de bacilles, à un fils, Marcel, hanté par la contamination, se protégeant de tout contact et confiné dans sa chambre, il y a sans doute des liens secrets.

Merde à Céline

De son écriture érudite, Gérard Macé n'a pas voulu polémiquer autour du cas Destouches, alias Louis-Ferdinand Céline, mais insister sur ses obsessions scatologiques. Malade, Céline le fut dès sa jeunesse après ses blessures durant la Première Guerre mondiale, au point de devenir médecin, littéralement hanté par le propre et le sale, mais non sans une confusion entre les deux. En s'attaquant au "français dégueulasse d'élégance", "enjuivé", coupable dans son esprit d'antisémite d'avoir sali la vraie langue, il devint dans la sienne, "ce faux style parlé", révèle Macé, le plus ordurier des écrivains. Ses pamphlets antisémites déversent de tels miasmes qu'il faut s'interroger sur les liens de Céline avec la merde. Obsédé par le fait qu'il puisse se faire "enculer" par les "basses races" dont les juifs, Céline n'a cessé de se rouler dans la fange et d'y trouver sa jouissance.

L’hygiéniste en lui fait bien la différence, mais il est attiré irrésistiblement par la boue, le vomi, la pourriture et la merde. Au point de professer une étrange inversion des valeurs quand il aborde la question du style.

Extrait de "Le navire Arthur et autres essais" de Gérard Macé

>> A écouter: Entretien avec Gérard Macé à propos de son livre "Le navire Arthur"

L'écrivain Gérard Macé.
Editions Arléa
QWERTZ - Publié le 12 mars 2020

Pouétique [sic] de la crotte  

Avec l'écrivain japonais Tanizaki, attentif à la poétique du "petit coin", Gérard Macé se remémore avec tendresse les lieux d'aisance de son enfance, dans une France de l'après-guerre qui ne brillait guère par sa propreté. Se soulager sur le fumier ou uriner en plein air lui a ouvert tout un monde de sensations que les désinfectants chassent aujourd'hui de la mémoire collective. Dans une société aseptisée, un cabanon au fond du jardin où on s'essuyait avec des coupures de journaux devient proprement impensable. Heureusement qu'il nous reste encore, en dégustateurs, la pourriture noble, la métamorphose des grains de raisin opérée par un champignon, pour activer la macération de l’organique.  

Pourriture synonyme de richesse à dilapider, d’arrière-saison et de prolongation de la vie.  

Extrait de "Le navire Arthur et autres essais" de Gérard Macé

Christian Ciocca/aq

Gérard Macé, "Le navire Arthur et autres essais", Arléa, 2020.

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Publié le 12 mars 2020 à 10:31