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Une revue française publie des journaux intimes d'écrivains suisses

Trombinoscope des écrivains au sommaire du n° 43 de la Revue Les Moments Littéraires. [Les Moments littéraires]
Trombinoscope des écrivains au sommaire du n° 43 de la Revue Les Moments Littéraires. [Les Moments littéraires]
Pour sa 43e livraison, la revue française Les Moments littéraires traverse la frontière franco-suisse en réunissant 23 diaristes de Suisse romande, du modèle Henri-Frédéric Amiel à Luc Weibel, sous le titre "Amiel & Co".

Quelques figures illustres et disparues comme C.F. Ramuz, Gustave Roud, Monique Saint-Hélier ou Jacques Mercanton nous plongent dans leurs travaux et leurs jours, leurs peines ou leurs petits bonheurs, tandis que 18 auteurs bien vivants ouvrent le champ des possibles et des registres.

Jean-François Duval, écrivain, journaliste et reporter a coordonné ce florilège romand et Luc Weibel, historien, écrivain et chroniqueur s'est chargé du Hors-série paru en même temps que ce 43e numéro: la correspondance entre Henri-Frédéric Amiel et une de ses amies Elisa Guédin entre 1869 et 1881.  

On n'en finirait pas de débattre sur les caractéristiques du journal "intime" ou "personnel", Flaubert aurait pu en faire plusieurs paragraphes de son "Bouvard et Pécuchet". 

Jean-François Duval, en guise d'introduction

Genre protestant ou introspectif

Est-ce un hasard si le genre du "journal", apparu en Angleterre au XVIIIe siècle, a pris racine en terre genevoise, donc calviniste, sous la plume d'un atrabilaire un brin obsessionnel, Henri-Frédéric Amiel (1821-1881), exact contemporain de Baudelaire et Flaubert, comme eux tenaillé par un incessant besoin d'écrire et de se flageller? Car la conception, disons "nordique", des notes sur soi-même doit beaucoup, nous révèle Luc Weibel, au besoin de se corriger, de s'améliorer, en une sorte d'auto-confession non dénuée de masochisme.

On se souvient des "Confessions" de Rousseau, monument qui ouvrit la littérature à la modernité, par un individu qui oserait "écrire sa vie soi-même". Contradiction dans les termes, diront beaucoup plus tard les experts allant jusqu'à dénigrer le genre, jugé faible en regard de l'entreprise romanesque, par exemple. Car si les propos sur le quotidien, sinon tout à fait journaliers, peuvent se révéler moins intéressants que l'œuvre en cours, souvent ne l'annoncent-ils pas, la commentant ou s'en désolant préventivement? Tout dépend en somme de la posture qu'adopte l'auteur, face à soi et à sa société, proche ou lointaine. Amiel en fit un journal de campagne, non de guerre sinon contre ses insuffisances, mais aussi en nous offrant ses nombreuses esquisses poétiques en rimes.

Il a carrément dit que notre société était à l'agonie, et que la glasnost n'en rend le symptôme que plus apparent.

Jean-François Duval, "1989, le souffle de l'histoire"

Toute la mondanité du monde

Maîtres d'œuvre des deux volumes publiés simultanément, Jean-François Duval et Luc Weibel ouvrent leur regard à l'histoire pour le premier, à la société genevoise pour le second. Duval retrace, dans la plus longue contribution de cette 43e livraison, son périple à Moscou en juin 1989 pour y couvrir le dégel voulu par Gorbatchev durant la "perestroïka" qui allait déboucher sur la Chute du Mur de Berlin en novembre de cette même année.

Entremêlant observations pointues sur une société moscovite en pleine métamorphose et ses propres doutes sur l'histoire en train de se faire, il humanise ce moment fort de l'histoire contemporaine, grâce à sa guide Galina, traductrice zélée mais non moins incorruptible.

>> A écouter: Entretien avec Luc Weibel et Jean François Duval, contributeurs de la revue "Les Moments littéraires" n° 43

Visuel des "Moments littéraires", revue de l'écrit intime. [DR]DR
Entretien avec Luc Weibel et Jean François Duval, contributeurs de la revue "Les Moments littéraires" no 43 / QWERTZ / 33 min. / le 3 mars 2020

Que sont nos amis devenus

Avec l'ingénuité qui lui est propre, Luc Weibel aborde son "Journal de l'automne 2018", au cœur du microcosme genevois en traquant les traces que laissent ou non les écrivains du lieu. La pose d'une plaque à la mémoire de Georges Haldas ravive le passage de ce chroniqueur et poète qui fit de son "Boulevard des Philosophes" une savoureuse méditation sur l'enfance et la vie, dans une veine volontairement populaire et poétique. Nicolas Bouvier, iconographe, inspire des lignes plus conférencières en ceci que l'auteur du merveilleux récit "L'Usage du monde" gagna sa vie en tant que "chasseur d'images" au service des éditeurs romands, comme le rappelait dernièrement Olivier Lugon, cité par Weibel.

>> A lire, le grand format: Nicolas Bouvier, homme-image

Oui, quelle(s) trace(s) abandonner à ses contemporains? Chaque diariste en a-t-il.elle clairement conscience, bâtissant en sous-sol son œuvre journalière, espérant in petto que chaque petite pensée sera un jour transmise? Ou faut-il se résoudre à en effacer les mots, dans une manière de détestation narcissique, entre dépression et vanité? On ne saurait trancher un tel enjeu, car ce que révèlent tous ces journaux réunis, c'est souvent la difficulté d'être au monde, et parfois la joie d'y fixer d'heureux moments, qu'ils fussent littéraires ou non.

Christian Ciocca/aq

"Les Moments littéraires", revue de littérature, N° 43 Amiel & Co, "Diaristes suisses", 1er semestre 2020.

"Les Moments littéraires", revue de littérature Hors-Série – Henri-Frédéric Amiel, Élisa Guédin Correspondance 1869-1881, édition établie par Gilbert Moreau et Luc Weibel, Avant-propos de Luc Weibel.

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