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Oui, "Le Consentement" de Vanessa Springora est une oeuvre littéraire

"Le Consentement" de Vanessa Springora. [Martin Bureau - AFP]
Livre: "Le Consentement" de Vanessa Springora / Vertigo / 5 min. / le 21 janvier 2020
Dans "Le Consentement", la directrice des éditions Julliard explique l'emprise exercée sur elle par l'écrivain Gabriel Matzneff quand elle avait treize ans. Le livre est bien plus qu'un excellent témoignage.

Le 2 janvier sortait en librairie "Le Consentement" de Vanessa Springora (Ed. Grasset), récit qui raconte comment Vanessa a été séduite à 13 ans, dans les années 80, par Gabriel Matzneff (cité que par ses initiales G.M.), alors quinquagénaire. Comment elle a été follement amoureuse de lui. Comment elle s'est sentie aimée de lui, avant de découvrir que son prince charmant était en réalité un ogre, un pédophile patenté, et elle, Vanessa, une de ses nombreuses et terriblement banales victimes.

"Le Consentement" ne révèle aucun secret. Les pratiques de Matzneff étaient connues. Il ne s'en est jamais caché et plusieurs de ses livres disent son goût pour "Les moins de 16 ans". Si le livre de Vanessa Springora connaît un tel succès aujourd'hui, c'est parce qu'elle raconte ce grand récit de la séduction, dont le Tout-Paris littéraire se gargarisait, en changeant de focale. Ce n'est plus le point de vue du chasseur, du littérateur, de l'esthète, qu'on entend, mais celui de la proie, suffisamment aguerrie désormais pour démonter la méthode - répétitive, mécanique, pathologique - du séducteur, pris à son propre piège.

Différence entre viol et abus

Le livre décrit avec précision le mécanisme de l'emprise, faisant une distinction importante entre le viol et l'abus, où la victime consent, du moins un certain temps ou en partie. Pourquoi consent-elle? Par vulnérabilité. Vanessa Springora dit qu'à 13 ans, on n'est pas libre ou apte à choisir, surtout quand l'époque sanctifie la figure du grand artiste transgressif et que cette même époque confond "l'enfant est une personne" avec "l'enfant est un adulte". Vanessa est particulièrement vulnérable au moment des faits, et c'est bien ce que Matzneff comprend.

Son regard ne cesse d'épier le moindre de mes gestes et quand j'ose me tourner vers lui, il me sourit, de ce sourire que je confonds dès le premier instant avec un sourire paternel, parce que c'est un sourire d'homme et que de père, je n'en ai plus.

Vanessa Springora, autrice de "Le Consentement". [Jean-François Paga - Leemage/AFP]
Vanessa Springora, "Le Consentement"

"Le Consentement" pourtant n'est pas un livre de haine, pas d'avantage un règlement de comptes. Il ne tombe pas dans le travers qui consisterait à soumettre la littérature à la morale. Et n'est pas non plus, comme certains voudraient le réduire, un précieux mais simple témoignage.

Du ravissement à la déprise

"Le Consentement" est un vrai livre de littérature, sauf que Vanessa Springora ne fait pas de jolies phrases, contrairement à G.M. qui a toujours mis des mots charmants sur des comportements délictueux comme la Cour du Roi Soleil mettait du parfum pour cacher les mauvaises odeurs. L'écriture de Springora est factuelle, précise, élégante mais à la différence de celle de G.M ne veut pas faire "belle plume".

C'est un livre de littérature parce qu'il multiplie les points de vue, ceux de l'époque, de son entourage, d'elle-même à différents âges et même celui de G.M. Etre écrivain, c'est pouvoir se mettre dans la tête de tous les personnages.

C'est un livre de littérature parce qu'il engage un formidable travail de remémoration, honnête, méticuleux, calme. Le livre est d'ailleurs découpé en six chapitres qui expliquent le mouvement qui va du ravissement à la déprise, et dans lequel Vanessa ne se donne pas forcément le beau rôle. Car elle ne veut plus plaire, Vanessa, elle veut être écoutée. Moins d'ailleurs comme victime d'un seul homme que comme maillon faible d'un système qui a entretenu l'entre-soi pendant des années, en accordant l'immunité à un prédateur.

L'effet d'une bombe

Vanessa Springora, aujourd'hui patronne des éditions Julliard, sait la valeur des mots. Si elle tombe amoureuse de G.M, c'est bien parce qu'il est écrivain et que ses lettres l'éblouissent, la flattent et la touchent, avant de la réduire au silence. L'emprise est à la fois sexuelle, psychique et littéraire puisque G.M. utilisera les lettres énamourées de Vanessa dans ses livres pour confirmer sa posture d'amant magnifique et, accessoirement, se prémunir de toute attaque en faisant valoir ce fameux consentement. Aux yeux de Vanessa, les livres qu'elle aimait tant deviennent alors des poisons. Matzneff l'en a dégoûtée pendant des années.

Mais les livres peuvent aussi devenir des bombes. "Le Consentement" a fait réagir la justice qui a lancé une enquête pour viols sur mineurs à l'encontre de Matzneff; il a provoqué un véritable séisme dans le milieu de l'édition et déclenché une avalanche de repentirs dans les médias, longtemps complaisants. "Le Consentement" est un livre des retournements: les flamboyants d'hier sont les infréquentables d'aujourd'hui. Il y a un avant et un après. Comme #MeToo, la honte a changé de camp.

Marie-Claude Martin

Vanessa Springora, "Le Consentement", éditions Grasset

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