Modifié le 07 octobre 2019 à 10:30

La Méditerranée et ses morts deviennent sujet de littérature

Des migrants sur un bateau gonflable lors de la seconde opération de sauvetage de l'Ocean Viking, le navire humanitaire des ONG SOS Méditerranée et Médecins Sans Frontières, le 10 août 2019.
La Méditerranée devient un sujet littéraire RTSculture / 1 min. / le 30 septembre 2019
En solidarité avec SOS Méditerranée, Actes Sud publie un recueil de textes littéraires "Méditerranée, amère frontière". Une autre manière de dire le drame des migrants. Les bénéfices de l’ouvrage seront reversés à l’association.

Selon l’Observatoire international des migrations, dix-sept mille hommes, femmes et enfants ont péri en Méditerranée depuis 2014, dont un millier depuis début 2019. Sans compter les naufrages qui ne sont pas répertoriés.

La journaliste et critique littéraire Natalie Levisalles le concède, ce livre est un engagement personnel mû par le besoin d’agir. "Je ne pouvais me servir de mes petites mains pour sauver des vies, alors j’ai réfléchi avec Caroline Moine, membre fondatrice de SOS Méditerranée, à ce que nous pouvions faire.

L’idée de faire appel à des auteurs étrangers et de langues diverses s’est très vite imposée.

Editeur et écrivains ont tout de suite réagi positivement, comme s’ils n’attendaient que ça pour s’exprimer.

Natalie Levisalles, journaliste et critique littéraire.

Des sauvetages réussis

Association civile et européenne qui réunit la France, l’Allemagne, l’Italie et la Suisse, SOS Méditerranée fondée en 2015 a pour but de porter secours et de protéger - dans le cadre de la loi et du droit maritime et humanitaire - les migrants en perdition. Entre 2016 et 2018, l’Aquarius a sauvé des eaux près de 30'000 personnes malgré les entraves politiques et administratives et avant d’être totalement immobilisé, le Panama sous pression lui ayant retiré son pavillon.

En août 2019, affrété par SOS Méditerranée et Médecins sans frontières, l’Ocean Viking, nouveau navire aux couleurs cette fois norvégiennes, a pu reprendre les opérations de repérage. Déjà, plus de 350 migrants ont été sauvés.

Seize écrivains autour du thème des migrations

SOS Méditerranée s’est aussi donnée pour mission de témoigner, d’écouter la parole des survivants et de rappeler le souvenir des disparus. En cela, la démarche de Natalie Levisalles est complémentaire. Elle a proposé à seize écrivains du nord et du sud d’écrire autour "des migrations, des périls de la traversée, de l’exil, des relations entre l’Europe et les pays du sud". Plus encore que de jouer le jeu, les auteurs ont choisi de s’impliquer et plusieurs d’entre eux nous livrent à la première personne une histoire étonnamment très personnelle.

>> A écouter: L'interview de la journaliste Natalie Levisalles

La couverture du livre "Méditerranée. Amère frontière".
Actes Sud
Nectar - Publié le 14 octobre 2019

Notre dette face à la Méditerranée

Leila Slimani, Prix Goncourt 2016, explique son goût "frénétique" pour les voyages par le désir de venger son père, longtemps interdit de quitter le Maroc. Et sa sensibilité à la question des identités perdues par la découverte traumatique d’un corps à la peau noire échoué dans la ferme de sa grand-mère et dont personne ne sut jamais l’identité.

Quant à Fawsia Zouari, elle pousse l’absurde en donnant la parole à un mort, migrant tunisien réfugié en France dont la dépouille sera renvoyée au Maroc faute d’informations sur sa provenance. Les textes, dont la qualité littéraire séduit, touchent et parfois bouleversent par leur sobriété et l’authenticité qui s’en dégage. Laissons le mot de la fin au poète et romancier majorquin José Carlos LLop: "Nous devons tout à la Méditerranée, même si nous ne sommes pas toujours à sa hauteur. Comme en ce moment".

Anik Schuin/mcm

"Méditerranée, amère frontière", sous la direction de Natalie Levisalles en collaboration avec Caroline Moine, Actes Sud, 2019, 135p.

Récits : Aminata Aidara, Meryem Allaoui, Christos Chryssopoulos, Gauz, José Carlos LLop, Charif Majdalani, Andrea Marcolongo, Antonio Munoz Molina, Wilfried N’Sondé, Laïla Slimani, Mahmoud Tawfik, Menekse Toprak, Samir Toumi, David Wagner, Samar Yazbek, Fawsia Zouari.

Publié le 30 septembre 2019 à 14:37 - Modifié le 07 octobre 2019 à 10:30

Trois manières de voir la Méditerranée

Coup de projecteur sur trois autres textes littéraires consacrés à la Méditerranée et à ses victimes. On commence avec "Les Bateaux sombrent-ils en silence" (éditions Stellamris) ou la tragédie des migrants à travers la voix et le regard de Timba Bema, poète originaire du Cameroun qui vit à Lausanne. Cette variation poétique est dédiée à Joséphine, jeune compatriote repêchée au large de la Libye. Ses vers s’enroulent autour du bateau, à la fois objet concret qui depuis 600 ans transporte dans ses entrailles des hommes et des femmes à la peau noire et métaphore, car "Le monde est un bateau/ Où certains sont promis à la cale/D’autres au pont supérieur/Et le reste rejeté à la mer comme du menu/fretin".

Tout autre est le regard de Marie Darrieussecq qui, dans "La Mer à l’envers " (P.O.L), met en scène une quadragénaire sur un paquebot bling-bling mais "moins cher qu’un EMS". Cette même quadragénaire, mère de famille française étouffée par la routine et un mari alcoolique, verra sa vie chamboulée après avoir donné le téléphone portable de son fils à un jeune migrant nigérian sauvé des eaux. Un roman qui parle d’exil et de crise existentielle. Grâce à son humour et son talent d’écriture, Marie Darrieussecq parvient à éviter à la fois la catastrophe et le happy end.

Epique, tel est le "Mur Méditerranée" (éditions Sabine Wespieser), de Louis-Philippe Dalembert. Le livre raconte la migration forcée de trois femmes fortes d’aujourd’hui: une juive du Nigéria, une Erythréenne orthodoxe ancienne soldate et une musulmane syrienne très bourgeoise que le dérèglement climatique et la pauvreté, la guerre et la politique propulsent sur le même navire en direction de l’Europe. Le voyage sera dantesque et les différences de classe, une mutinerie sanglante et le cynisme des passeurs feront davantage de dégâts que la mer déchaînée. Un roman inspiré par la tragédie d’un bateau de clandestins sauvé par un pétrolier danois en 2014. L’humour de l’auteur haïtien en plus.
A. S.