Modifié le 27 juillet 2019 à 22:15

Les extraordinaires ménageries qui ont façonné le pouvoir des papes

Agostino Paravicini Bagliani.
Le Bestiaire du Pape – Agostino Paravicini Bagliani, prof. Honoraire de lʹUniversité de Lausanne et historien de la pap Chouette ! / 25 min. / le 23 juillet 2019
Colombe, perroquet et dragon... Dans "Le bestiaire du pape", l'historien Agostino Paravicini Bagliani explore le rapport symbolique et métaphorique qui unit la papauté et les animaux, du Moyen Age à l'époque moderne.

Dans la série "The Young Pope", de Paolo Sorrentino avec Jude Law, on voit un kangourou, cadeau offert au pape, qui gambade dans les jardins du Vatican. La scène donne à la série un ton de comédie absurde, et pourtant le don d'animaux était une pratique diplomatique très fréquente pendant des siècles.

Comme les rois de France, les papes ont possédé d'extraordinaires ménageries. Celle de Jean de Médicis, appelé Léon X, avait accueilli par exemple le magnifique éléphant blanc indien offert par le roi Manuel Ier du Portugal. Le peintre Raphaël en a même fait le portrait. C'est ce que révèle, entre autres, "Le Bestiaire du pape" (Ed. Les Belles Lettres) encyclopédie érudite de Agostino Paravicini Bagliani, professeur honoraire à l'Université de Lausanne, spécialiste de l'histoire médiévale, et en particulier de l'histoire des papes. 

>> A voir, cinq secondes d'étonnement du jeune pape devant le kangourou:

 

Sous la forme médiévale du bestiaire, l'ouvrage narre l'histoire de 120 animaux réels ou imaginaires – de la colombe au basilic; du paon au phénix; de l'âne à la licorne - qui ont accompagné, par leur fonction symbolique, l'affirmation de l'autorité pontificale ou qui, à l'inverse, ont été convoqués pour critiquer, délégitimer ou renverser la papauté.

Colombe et perroquet

Les oiseaux sont plutôt rares dans ce bestiaire. Deux cependant reviennent de manière récurrente, la colombe et le perroquet. La première fait référence à son rôle dans l'Arche de Noé. C'est elle en effet qui annonce la fin du Déluge. L'oiseau, qui apparaît dans les textes dès 1250, a aussi servi, grâce à son vol à pic qui descend directement du ciel, à légitimer les élections hors normes. Le premier pape élu par le vol de la colombe était d'ailleurs laïc! L'histoire est racontée au 13e siècle. Enfin, l'oiseau a une fonction symbolique forte.

Le pape avait besoin de la colombe pour s'affirmer comme souverain, mais souverain non belliqueux, la colombe étant un symbole de paix.

Agostino Paravicini Bagliani, professeur Honoraire de l'Université de Lausanne et historien de la papauté médiévale.

Pendant plusieurs siècles, le perroquet a accompagné la papauté dans sa fonction de héraut. C'est Octave, futur empereur Auguste (63 av. J.-C. 14 ap. J.-C.), qui en avait compris le premier l'usage. Après avoir élevé en vain un corbeau, l'empereur s'était attaché à un perroquet auquel il avait appris à dire "Ave Cesar". Cette fonction d'annonciateur a été validée par les papes qui, à chaque fois qu'ils se déplaçaient, prenaient l'oiseau avec eux. La cour la plus ancienne du palais du Vatican s'appelle encore aujourd'hui Chambre du Perroquet...

Le double sens du dragon

Le pape saint Sylvestre 1er ferme la gueule du dragon. Le pape saint Sylvestre 1er ferme la gueule du dragon. [Luisa Ricciarini - Leemage/AFP]  

Avec la colombe et le perroquet, le dragon a accompagné toute l'histoire de la papauté. Il figure même sur plusieurs blasons. Mais sa fonction se transforme au fil du temps. Dans les premiers siècles, la légende voulait qu'un dragon, nourri par les Vestales, habite sous le Capitole. Le pape, devenu le Seigneur de Rome, se devait alors de le combattre pour christianiser le peuple. 

Autour de 1600, le pape devient lui-même le dragon pour défendre la chrétienté catholique contre le schisme protestant.

Agostino Paravicini Bagliani, spécialiste de l'histoire médiévale.

Le cheval ou l'âne?

Le cheval a cavalé pendant quinze siècles auprès des papes comme élément symbolique du pouvoir. C'est pourtant le même animal qui a été utilisé pour ridiculiser - surtout si on le chevauche à l'envers - ou dénoncer le pouvoir pontifical. Comment oser se présenter assis sur un cheval blanc, signe de magnificence, alors que Jésus entra dans Jérusalem sur l'humble dos d'un âne?

Le cheval devient ainsi, notamment au moment de la Réforme, une figure satirique, l'instrument pour discréditer une papauté qui n'a plus grand-chose à voir avec la spiritualité, mais tout avec l'action politique, le luxe et le pouvoir temporel.

Propos recueillis par Nancy Ypsilantis

Adaptation web: Marie-Claude Martin

Publié le 25 juillet 2019 à 16:41 - Modifié le 27 juillet 2019 à 22:15