Modifié le 09 avril 2019 à 16:45

Marie Nimier révèle les gouffres cachés des vies ordinaires

Marie Nimier.
Marie Nimier: "Les Confidences" Versus-lire et penser / 34 min. / le 05 avril 2019
Avec "Les Confidences", Marie Nimier met en écriture de petites anecdotes en apparence banales qui révèlent des secrets, à propos de la famille ou la sexualité, mais aussi des souffrances liées à la violence des relations de classes.

En 2017, Marie Nimier reçoit une carte blanche littéraire et artistique au festival Bifurcations, à Nantes. Elle commence alors dans cette ville à collecter des témoignages d'anonymes, des petites histoires personnelles. Les volontaires confient lʹintime et le collectif, la honte, lʹenfance, la mémoire encombrée par la culpabilité, les espoirs aussi. Deux ans plus tard, elle publie suite à cette expérience "Les Confidences" aux éditions Gallimard.

En réalité, Marie Nimier a recueilli ces confidences dans diverses circonstances et lieux. L'ambiance a été changée, tout a été mélangé pour que les pistes soient brouillées et que tout le monde s'y reconnaisse, sans que personne ne soit identifiable. Dans le livre, elle décrit un appartement tout blanc prêté par la mairie, seulement meublé d'une plante verte, d'une table et de deux chaises. Une personne, Marie Nimier elle-même, accueille le confident avec un bandeau sur les yeux. Elle écoute, sans prendre de notes (impossible avec les yeux bandés). La personne qui vient se confier sait pertinemment qu'il s'agit là d'un travail littéraire. L'appartement n'est pas un lieu pour déposer sa culpabilité ou pour être absous. On est loin du confessional. "Je n'ai pas de pardon à donner", explique Marie Nimier. "J'ai juste à laisser résonner ces paroles. Si je les laisse résonner pour moi, j'imagine qu'elles vont résonner pour les autres aussi".

Déposer sa souffrance

Quelle est la motivation de ces anonymes? Il s'agit principalement de "déposer" les souffrances, de revenir sur des phrases entendues dans l'enfance, des mots qui ont blessé et qui constituent désormais leur être adulte. "Ils ont envie d'être entendus par une romancière qui ne joue pas le rôle d'une psy. Ils souhaitent être réinventés et sont également curieux de savoir ce que va devenir ce qu'ils ont confié. C'est étrange: ils viennent raconter quelque chose de très intime car ils savent que cela va être partagé avec de nombreuses personnes", relate Marie Nimier.

"Les Confidences" constitue un véritable concentré d'émotions. Chacune de ces confidences renvoie le lecteur à ses propres souvenirs et émotions. Autant de culpabilité, de souffrances, de regrets qui touchent l'intime, comme le collectif. L'écriture de Marie Nimier nous fait entendre toutes ces voix, chacune d'entre elles étant teintée d'une couleur particulière. Mais l'écrivain ne s'est pas contentée d'additionner les confidences. Elle est dans le texte. C'est par son oreille que l'on entend ces voix et sa sensibilité était nécessaire pour les restituer. Petit à petit les histoires racontées entrent en résonance avec ses propres souvenirs enfouis.

Pour moi, le travail a été de tisser ces histoires les unes avec les autres jusqu'à ce que cela forme une histoire, mon histoire, l'histoire de l'écrivain.

Marie Nimier, auteure de "Les Confidences", éditions Gallimard

Une oeuvre flottante

Ce faisant, elle crée une forme littéraire nouvelle: l'autobiographie à partir de l'autobiographie des autres. "En sortant de cette lecture, j'aimerais que le lecteur se dise: 'et moi? Qu'est-ce que je raconterais?' J'aime cette idée d'oeuvre flottante, même si ces confidences ne me parviendront jamais. Cela fait partie de l'idée du livre", confie Marie Nimier.

"Depuis que je suis à la retraite, je perds des centimètres et tout remonte. Je pourrais vous en écrire des tartines sur les gifles monstrueuses que je recevais de mon père et vous dire combien je le détestais, mais je ne le ferai pas, parce que je ne le déteste pas. Quand il levait la main sur moi, c'étaient les nuits de travail à la chaîne que je recevais en pleine gueule. Je trouve qu'on fait trop cas de la psychologie. Le mot '"prolétariat" n'est plus à la mode, pourtant, il y a bien des différences. Comment on exprime ça de nos jours, avec quel vocabulaire? Plus les années passent, plus je pense que nous ne sommes pas les enfants de nos parents, mais les enfants des circonstances." 

Extrait de "Les Confidences" de Marie Nimier, éditions Gallimard, 2019

Des secrets bien enfouis

Lʹauteure a su mettre en écriture de petites anecdotes en apparence banales qui révèlent des secrets très profonds, à propos de la famille ou la sexualité, mais aussi des souffrances liées à la violence des relations de classes. Toujours, les gouffres cachés de ces vies ordinaires nous bouleversent. "Qu'est-ce que les gens retiennent et souhaitent partager de leur vie? Cela me passionne. Comme dans un rêve, il y a un travail de condensation, d'éclatement, de déplacement." Marie Nimier sera en résidence d'écriture à Montricher l'été prochain où elle poursuivra sa récolte d'histoires intimes. L'expérience des confidences n'a pas encore livré son dernier secret.

Propos recueillis par Sylvie Tanette

Adaptation web: Melissa Härtel

Marie Nimier, "Les Confidences", Gallimard, 2019

A noter que Marie Nimier continue à récolter les témoignages anonymes sur son site: marienimier.com/confidences

Publié le 09 avril 2019 à 16:37 - Modifié le 09 avril 2019 à 16:45