Modifié le 08 février 2019 à 12:48

L'Australie refuse l’asile à un réfugié, mais lui décerne un prix littéraire

Le journaliste et romancier Behrouz Boochani.
L’Australie refuse l’asile à un réfugié, mais lui décerne un prestigieux prix littéraire Tout un monde / 4 min. / le 05 février 2019
Le prix du Premier ministre du Victoria a été attribué au journaliste et romancier Behrouz Boochani pour "No Friend But the Mountains: Writing from Manus Prison", récit de sa détention sur l’île de Manus, écrit sur Whats'App.

Le réfugié kurde iranien raconte dans son livre "No Friend But the Mountains: Writing from Manus Prison" sa détention sur l'île de Manus, en Papouasie Nouvelle-Guinée, là où l'Australie détient les candidats à l'asile.

Behrouz Boochani a fait son discours de réception du prestigieux prix littéraire australien, par vidéo, depuis le centre de rétention papouasien pour réfugiés, où il est détenu depuis 2013. Sa faute: avoir tenté de rejoindre l'île-continent pour y demander l'asile, clandestinement et par bateau, au départ de l'Indonésie.

>> A voir: le reportage du 19h30

Un prix littéraire prestigieux australien a été attribué à un réfugié, détenu sur une île, et à qui le pays refuse l'asile.
19h30 - Publié le 07 février 2019

Dénoncer les conditions de détention

"Ce prix est une victoire contre un système qui a toujours nié notre condition d'être humain. La littérature a le pouvoir de nous donner la liberté", dit-il dans son discours.

Je suis enfermé dans cette cage depuis près de 6 ans, mais mon esprit n'a jamais cessé de produire des mots qui m'ont permis de m'évader, même quand je passais des heures à faire la queue pour recevoir à manger ou quand j'endure d'autres humiliations.

Behrouz Boochani, réfugié et auteur de "No Friends But the Mountains"

Behrouz Boochani a dû fuir l'Iran car il était considéré comme un agitateur indépendantiste kurde. Sur l'île de Manus, il a commencé à écrire en farsi, d'abord des articles, publiés en Australie, puis un roman pour rendre compte des émeutes, des humiliations, de la violence de la détention au centre des migrants.

Un manuscrit papier aurait pu être confisqué lors des fouilles régulières ce qui a poussé Behrouz Boochani à écrire son livre sur la messagerie instantanée What's App. Son traducteur, l'Australo-Iranien Omid Tofighian, explique que Behrouz a commencé par envoyer ses écrits par fragments, texto par texto. "Les chapitres que je recevais étaient en fait de très longs textos, il n'y avait pas de structure, pas de paragraphes. Et à mesure que je traduisais, Behrouz complétait, ajoutait des phrases à chaque chapitre."

J'ai tout de suite su que c'était un chef-d'oeuvre. Il a un style unique: c'est à la fois de l'horreur et du surréalisme. Il mélange aussi les mythes kurdes avec des considérations éthiques, des ruminations philosophiques et psycho-analytiques et des commentaires politiques.

Omid Tofighian, traducteur de Behrouz Boochani

Livre iconique

En Australie, le livre de Behrouz Boochani est devenu le symbole de la lutte contre la politique de l'immigration intransigeante des gouvernements de tout bord. Des lectures publiques du roman ont été organisées dans toutes les universités du pays. C'est la première fois que le jury accorde le prestigieux prix littéraire australien à un étranger, réfugié de surcroît et interdit de territoire.

>> A voir: le discours d'acceptation du journaliste kurde iranien Behrouz Boochani

 

Pour le traducteur Omid Tofighian l'île-prison de Manus fait partie de la mosaïque sociale et de l'histoire de l'Australie. "Ce livre, c'est de la littérature australienne", estime-t-il.

Le traducteur a déjà rendu visite à l'écrivain trois fois sur l'île de Manus, pour finaliser l'édition du livre. Officiellement, l'écrivain kurde iranien n'est plus détenu, le gouvernement papou, partenaire de l'Australie, a fermé la prison en 2017 après une décision de justice qui rendait illégale la détention des migrants dans le pays.

En attendant de trouver un pays d'accueil, ils ont été transférés dans un centre ouvert toujours à Manus qui fonctionne comme une résidence sous haute surveillance.

Système de torture

"Je n'ai pas le droit d'entrer dans le centre, je l'attends à la porte. Il y a des gardiens, des caméras, et des indics partout sur l'île qui espionnent les allées et venues des réfugiés", explique Omid Tofighian. "Il y a un couvre-feu à 18h, et bien sûr ils ont l'interdiction de quitter l'île. Tout cela, c'est le système de torture que Behrouz décrit dans son livre. En fait il pourrait être libéré demain ou bien... jamais! On ne sait pas. C'est la principale technique d'oppression mise en place par l'Etat australien, c'est ainsi qu'il déshumanise, humilie et casse les migrants."

Comme beaucoup d'autres migrants dans sa situation, Behrouz Boochani a bien obtenu son statut de réfugié, mais il refuse de demander l'asile politique en Papouasie Nouvelle-Guinée. Il souhaite refaire sa vie dans un pays à même de garantir sa liberté et sa protection et de lui offrir un avenir...

L'écrivain a eu un entretien pour obtenir l'asile aux Etats-Unis, mais il n'a toujours pas obtenu de réponse à ce jour.

Caroline Lafargue/mcc

Publié le 07 février 2019 à 12:10 - Modifié le 08 février 2019 à 12:48