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Jean-François Haas et la violence des hommes

Jean-François Haas. [Hermance Triay - seuil.com]
Jean-François Haas: "Tu écriras mon nom sur les eaux" / Caractères / 61 min. / le 27 janvier 2019
Avec "Tu écriras mon nom sur les eaux", le romancier signe une saga qui, de Fribourg à San Francisco en passant par Odessa et Cologne, raconte un siècle de violence individuelle et collective. Mais au geste qui tue, Jean-François Haas oppose la fraternité et le pardon.

Après un recueil de nouvelles publié en 2017, Jean-François Haas revient au temps long. La phrase demeure ample et sinueuse mais gagne en légèreté. "J’ai découpé mon roman en épisodes, comme à la télévision", s’amuse l’auteur au micro de la RTS, "et j’ai eu ce sentiment, en écrivant, que j’avais acquis un style un peu plus aéré".

Le roman suit le destin de Tobie, enfant pauvre et mal-aimé qui, devenu cordonnier, fera fortune en Californie avant de revenir au pays et d’y mourir en 2003, à l’âge de 104 ans.

Un livre de "rumination"

Ce grand roman ressemble à la fois à une saga familiale et à un livre de méditation, de "rumination" précise l’auteur. On y retrouve les thèmes qui lui sont chers, son inquiétude face à la marche du monde et aux noirceurs de l’âme mais aussi – surtout et toujours – l’espoir d’un avenir meilleur et d’une humanité possible. Le bonheur de vivre et de le décrire passe par ces fruits sucrés et odorants dont les couleurs éclairent la plume et le regard gourmand de l’auteur.

>> A Voir: L'auteur Jean-François Haas évoque son village d'origine, Courtaman dans le canton de Fribourg, et l'influence de ce lieu sur son désir d'écrire

"Le monde pour moi c’est d’abord ce "oui "aux choses, à tout ce qui se produit de beau, de bien. Il y a ce côté franciscain de rapport au monde, d’acquiescement mais en même temps une révolte permanente, je ne supporte pas la violence ni l’injustice". Et de citer tous les bouchers du 20e siècle et la violence économique qui met à genoux.

-Et dans cette nuit en attente d’Amérique, tu t’es souvenu d’un dimanche après-midi, c’était après les vêpres, vous alliez remonter à l’Essert-d’en-Haut, mais Lin t’avait entraîné au bord du ruisseau (...). Lin, qu’est-ce que tu fais ?

- J’écris mon nom... Et mon nom ira jusqu’en Amérique, et plus loin. Bien plus loin, jusque-là où tu ne sais pas si ça existe ; mon nom ira jusque là-bas."

Extrait de "Tu écriras mon nom sur les eaux", Jean-François Haas, Seuil, 2019

Un roman émouvant

La couverture du livre "Tu écriras mon nom sur les eaux" de Jean-François Haas. [Seuil]La couverture du livre "Tu écriras mon nom sur les eaux" de Jean-François Haas. [Seuil]Tobie est un enfant pauvre et mal-aimé. Il n’aura de cesse que de retrouver un père qui a dû fuir précipitamment aux Etats-Unis et qui ignore jusqu'à l’existence d’un fils.

Alors que les Suisses, au début du 20e siècle, quittent le pays pour échapper à la faim, Tobie, devenu cordonnier, s’embarque pour combler le vide affectif de l’enfance. Cologne d’abord où il rencontre celui qui deviendra son compagnon de route puis l’Amérique où à défaut de trouver son père, Tobie fera fortune tout en se heurtant à la ségrégation et à l’antisémitisme.

Si l’on se révèle aux yeux des autres, les autres nous révèlent à nous-mêmes. L’humanité de Tobie pourra surgir grâce d’abord à Lin, son petit frère trisomique, puis à travers Isaac, le tailleur d’Odessa qui a perdu femme et enfant lors du massacre de 1905, et Ellen qui deviendra son épouse. Ellen, sous la plume de l’auteur, ressemble à ce petit carreau cassé de "La Laitière" de Vermeer qui laisse passer la lumière.

Une image qui correspond bien à ce sixième roman de Jean-François Haas qui émeut et parfois bouleverse.

Anik Schuin/aq

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