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Michel Layaz ou la violence de l'indifférence parentale

Michel Layaz [www.zoe.ch]
Michel Layaz: "Sans Silke" / Versus / 36 min. / le 15 janvier 2019
A travers les yeux de l’enfance et une approche poétique du monde, le romancier lausannois Michel Layaz dessine dans "Sans Silke" le tableau saisissant d'une famille dysfonctionnelle.

C’est le récit d’un moment de vie. La narratrice, Silke, revient, vingt ans plus tard, sur les neuf mois passés à la villa La Favorite où un job d’étudiante l’avait amenée à s’occuper d’une enfant de dix ans, Ludivine, joyeuse gamine qui devait alors faire face à l’indifférence de ses parents absorbés par un amour exclusif et par le métier du père, plasticien.

Pauvre type

Unité de lieu ou presque, le récit se déroule au sein d’une maison bourgeoise, en lisière de la forêt. Aux repas, la scène donne le ton: face à face, le père et la mère – jamais nommés autrement – se dévorent du regard. A l’autre bout de la très longue table, Ludivine en solitaire.

La force du rejet frappe le lecteur. Il n’y a pas de place pour la fillette dans cet univers qui offre à voir les traits de la perfection. Le père, que l’on devine pourtant artiste médiocre, est tout entier voué à son art. Il ira jusqu'à discrètement crever le ballon d’un coup de canif pour n’avoir pas à jouer avec sa fille.

"Pauvre type", pense Silke avec justesse de ce personnage à qui l’auteur ne pardonne rien. Quant à la mère, avocate et belle femme dévouée à son mari, elle échoue à aimer cette fillette à qui elle reproche en silence un physique qui la heurte.

La mère et moi nous faisions face. Elle a deviné que je devinais ses pensées. Ludivine n’a ni ma grâce ni ma tenue, elle a les jambes trop courtes, le buste sans élan, le cou trop large, les épaules trop maigres, Ludivine n’a pas le physique de la jeune fille idéale que j’imaginais pouvoir admirer jour après jour, mois après mois. Et jamais elle ne l’aura.

Extrait de "Sans Silke", Michel Layaz, Zoé, 2019

La liste des mots que je déteste

La couverture de "Sans Silke" de Michel Layaz. [Editions Zoé]La couverture de "Sans Silke" de Michel Layaz. [Editions Zoé]Pourtant, de grâce, Ludivine n’en manque pas. A travers ses yeux et une prose épurée, Silke regarde le monde qui les entoure et s’exclame devant la créativité de l’enfant. Quant à Michel Layaz, il sème des petits cailloux comme autant d’indices qui font monter la tension. Le roman prend parfois des allures de conte, Silke et Ludivine d’ailleurs se qualifient en riant de sorcières. "J’invente", précise l’auteur au micro de la RTS, "mais je m’assure de la réalité possible de mes images et des actions de Ludivine".

Autopsie d’une famille, le roman pose aussi la question des mots et de leur rapport à l’image. Peut-être que Michel Layaz, à l’instar de Ludivine, mangeait enfant des soupes aux lettres et espérait se débarrasser des mots détestés en les avalant avant de "les transformer en caca".

Anik Schuin/aq

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