Modifié le 17 décembre 2018 à 14:01

Michel Jullien arrache à l’oubli des vétérans de l’Armée Rouge

Michel Jullien
Michel Jullien: "LʹIle aux troncs Caractères / 59 min. / le 16 décembre 2018
A travers Piotr et Kotik, "L’île aux troncs" redonne vie à ces mutilés de la Seconde Guerre mondiale que le pouvoir soviétique a relégués au nord de la Carélie pour ménager le moral de la population.

Ils avaient à peine vingt ans quand la guerre les a laissés culs-de-jatte et l’armée les a démobilisés sans soutien ni avenir: après des années passées à mendier et boire dans les rues de Moscou et de Leningrad, Piotr et Kotik se retrouvent au monastère de la Transfiguration à Valaam, sur le lac Ladoga. C’est là qu’on les exile avec d’autres "injuriés de la vie" peu adaptés au grand essor des années 50 en URSS.

Une histoire d’amitié et de fidélité

Les deux amis sont soudés à la fois par leur sort commun, leur louable optimisme et la vénération absolue qu’ils portent à l’aviatrice Natalia Fiodorovna Mekline, une des "Sorcières de la nuit" comme les appelaient les Allemands.

A tour de rôle avec ses camarades pilotes, Natalia avait pour mission de harceler l’ennemi sur ses lignes, à basse altitude et en prenant des risques inouïs. Comme Piotr et Kotik, l’aviatrice est couverte de médailles - sauf qu’eux les ont vendues pour subsister! -  mais à travers son portrait dans un journal soviétique, elle fait contrepoint dans le roman à l’oubli où ont sombré les deux jeunes gens. Leur dévotion à la belle aviatrice les incite à vouloir lui rendre visite.

Ils vivaient sur cette île une situation presque enviable. Ça n’était pas le cas évidemment dans la réalité mais, au contraire de ces villes soviétiques où ils traînent presque une dizaine d’années, Valaam en devient presque récréatif et en tout cas les propulse vers les projets les plus fous

Michel Jullien, dans l'émission "Caractères"

Poétique et burlesque

"L'île aux troncs" s’ouvre sur un travelling d’une douzaine de pages qui passe en revue chacun des amputés relégués au monastère de Valaam. A la fois raffinée et cocasse, l’écriture de Michel Jullien excelle à restituer les sentiments, la couleur des nuages, l’absurdité de la politique et l’immensité du lac. Dans "L’île aux troncs", l’humour n’est jamais éloigné de l’émotion, le registre élégant du langage familier.

J’ai toujours eu l’impression qu’une page -  pour moi et ça ne concerne que moi - est terminée quand je ne pourrais plus ajouter un mot sans que tout s’écroule; j’ai vraiment le sentiment d’écrire à la limite de quelque chose.

Michel Jullien, dans l'émission "Caractères"

Sur la base de quelques lignes qui ont retenu son attention dans un ouvrage historique, Michel Jullien a écrit une fiction où perce son goût pour les personnages de Nicolas Gogol et pour les mille et une astuces du hasard.

Geneviève Bridel/aq

"L'île aux troncs", Michel Jullien, Editions Verdier, 2018

Publié le 17 décembre 2018 à 09:42 - Modifié le 17 décembre 2018 à 14:01