Grand Format

Carole Roussopoulos, militer, rire et partir trop vite

Introduction

Grâce à la jeune Valaisanne montée à Paris en 1967, le mouvement de libération des femmes (MLF) a été filmé dans toute sa joyeuse exubérance. Amie de Jean Genet et Delphine Seyrig, la vidéaste a mis des images et des paroles sur tous les combats de société apparus au début des années 70. La médiathèque de Martigny lui rend hommage à travers une belle exposition.

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Carole Roussopoulos, pionnière de la vidéo

Carole Roussopoulos, fondatrice avec Delphine Seyrig et Iona Wieder, du Centre Simone de Beauvoir.
Carole Roussopoulos, fondatrice avec Delphine Seyrig et Iona Wieder, du Centre Simone de Beauvoir. [ - Centre Simone de Beauvoir]

S'il fallait résumer le tribut de Carole Roussopoulos (1945-2009) à l'histoire contemporaine, on dirait que la vidéaste a éclairé pendant quatre décennies tous les angles laissés pour morts par les médias traditionnels.

Dans les années 1970, elle a documenté toutes les luttes qui, aujourd'hui, paraissent acquises: le droit des femmes à disposer de leur corps, de leur argent et de l'espace public. Elle a accompagné les grands mouvements d'émancipation, des femmes, bien sûr, mais aussi des homosexuel(le)s et des noirs. Elle a aussi fait entendre les ouvrières de chez Lip, les prostituées lyonnaises ou les mères de militants basques exécutés par le régime franquiste.

>>> A regarder, les ouvrières de chez Lip:

Elle l'a fait avec l'énergie et l'insolence des pionnières.

Je pense que c’est la décennie la plus heureuse de ma vie. Tout était formidable. Le monde nous appartenait et nous le refaisions.

Carole Roussopoulos, vidéaste

Dans les années 1980, Carole Roussopoulos continue son exploration des sujets ignorés (pauvreté extrême, sans-abris, toxicomanie, prisons) et commence sa série sur l’inceste.

De retour dans son Valais natal dix ans plus tard, elle s'intéresse aux nouveaux tabous: les violences conjugales mais aussi le sort des personnes âgées, des malades en fin de vie et du handicap.

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La vidéo comme éthique

Toute cette aventure documentaire a été rendue possible grâce à une nouvelle machine révolutionnaire sortie en 1967, le "Portapack" de Sony, le premier enregistreur vidéo portable qui peut synchroniser l'image et le son. Carole Roussopoulos se l'offre avec ses indemnités de licenciement, soit trois mois de salaire chez "Vogue".

C'est l'écrivain Jean Genet, son ami, qui lui souffle l'idée. "C’est exactement ce qu’il vous faut pour être une femme libre" lui dit-il. Ils ne sont que deux à posséder ce bijou à l'époque: Jean-Luc Godard et elle.

Ses premières images sont consacrées aux Palestiniens bombardés sur ordre du roi Hussein de Jordanie lors du Septembre noir. Un voyage qui la bouleverse et qu'elle fait avec Jean Genet. Le même Jean Genet, dont elle filme le passage le 16 octobre 1970 devant les caméras de la télévision française, alors que l'écrivain s'exprime sur l'arrestation d'Angela Davis, membre des Black Panther. L'émission sera censurée. Seul le film de Carole en garde la trace.

>> A regarder, un extrait du documentaire sur le FHAR:

La Valaisanne a inventé l'anti-télévision et prouve par ce deuxième film la nécessité de ce nouveau moyen d’expression qui est la vidéo, outil sans passé ni école, léger et discret, que les femmes vont s'approprier un peu partout dans le monde.

C'est ce que montre l'exposition qui se déroule actuellement à la médiathèque de Martigny, à laquelle Carole Roussopoulos a légué toute son oeuvre, environ 120 films en 40 ans. Ouverte jusqu'au 28 octobre, "Carole Roussopoulos: la vidéo pour changer le monde" se concentre sur les années 1970.

>> A voir l'interview de Séverine André, commissaire de l'exposition:

La M?diath?que de Martigny retrace le parcours engag? de la vid?aste valaisanne Carole Roussopoulos ? ses d?buts parisiens
19h30 - Publié le 11 mai 2018
 

Avec Paul Roussopoulos, son mari et père de ses deux enfants, elle fonde en 1970 le premier collectif de vidéo militante, "Vidéo Out", conçu pour donner la parole directement aux gens concernés, "ceux qui font l'histoire", sans passer par le filtre des médias.

Pour faire connaître leur travail, le couple sillonne la France en camion, chaque film servant à animer des débats publics.

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Une enfance paradoxale

Rien, à priori, ne prédisposait Carole Roussopoulos, née de Kalbermatten, à devenir le témoin insolent de son époque.

Issue d'une famille bourgeoise à particule, ses parents divorcent rapidement. La petite fille et son frère sont élevés par le père, qui obtient la garde des enfants, chose rare à l'époque. Carole suit sa scolarité dans un pensionnat franciscain.

Une des amies de Carole se souvient de ses sanglots après le sermon d'un prêtre affirmant que les divorcés finiront dans les flammes de l'enfer.

>> A regarder, le documentaire intimiste d'Emmanuelle de Riedmatten: Carole Roussopoulos - Une femme à la caméra

Elle gardera une certaine méfiance à l'égard de tous ceux qui fondent leur pouvoir sur la peur. Mais elle éblouit ses amies par ses multiples talents: Carole sait barrer un bateau, monter à cheval et skier comme une déesse.

Sinon, j'étais inculte, et tout sauf cinéphile, ce qui probablement m'a permis de n'avoir aucun complexe par la suite. 

Carole Roussopoulos

A 22 ans, elle quitte le Valais; monte à Paris en 2CV, écrit pour "Vogue" et rencontre Paul Roussopoulos, réfugié grec, peintre et physicien. Leur complicité, amoureuse, politique, professionnelle, est totale. Elle le sera jusqu’à la fin.

Carole à 22 ans et autant d'années à rattraper, comme elle le dit. La Sédunoise aux dents de la chance a rendez-vous avec l'histoire: elle et sa petite caméra sont là, au bon moment et avec les bonnes personnes, pour imprimer les prémisses de plusieurs révolutions sociales, dont Carole aura réussi à capter les premiers feux, en historienne du futur antérieur.

L'ambition n'est pas seulement de documenter, le collectif Vidéo Out entend faire bouger les mentalités et changer les lois. Jamais Carole Roussopoulos n'a pensé faire de l'art, et même du cinéma. Ses 150 films n'en sont pas moins importants, et son nom figure désormais aux côtés des plus grands documentaristes. 

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Le MLF, une fête perpétuelle

Devenue la première femme vidéaste, Carole Roussopoulos enseigne et prête son savoir à ceux et celles qui le souhaitent. C'est ainsi qu'elle aide à monter la première bande vidéo féministe en France "Grève de femmes à Troyes".

Les filles qui ont filmé l'occupation de la bonneterie en 1971 lui parlent de leur réunion du mercredi soir. Cette rencontre est décisive.

Au début, j’étais tétanisée, j'écoutais derrière, tout discrètement. Je trouvais ces femmes géniales. C’était un bordel incroyable mais très gai. J’ai pu formaliser tout ce que je ressentais.

Carole Roussopoulos

L'esprit festif et créatif de ce mouvement l'enchante, à l'image du geste fondateur du MLF, le 26 août 1970, quand neuf femmes déposent sous l'Arc de Triomphe une gerbe à "moins connu que le soldat inconnu: sa femme". Carole aime l'esprit subversif de cette lutte, son humour et sa gaîté.

Le jour où nous n’avons plus rigolé, c’était la fin du mouvement

Carole Roussopoulos

En 1999, pour évoquer ces années glorieuses et malicieuses, Carole réalise "Debout!: Une histoire du mouvement des femmes 1970-1980", un long métrage qui alterne images d'archives et entretiens de femmes qui, en Suisse et en France, ont porté cette lutte. Le film plaît la jeune génération et la chanson éponyme du film est devenue l'hymne des nouvelles féministes.

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Création du centre audiovisuel Simone de Beauvoir

Carole Roussopoulos va faire une autre rencontre décisive: la comédienne et féministe Delphine Seyrig, de treize ans son aînée.

>>> A écouter Delphine Seyrig, en 1972:

Carole et Delphine s'entendent à merveille et co-réalisent deux films emblématiques.

Le premier, "S.C.U.M. Manifesto", rend hommage au texte de la new-yorkaise Valerie Solanas, féministe radicale, inculpée pour tentative de meurtre sur Andy Warhol en juin 1968.

Image extraite du film "Maso et Miso vont en bateau", de Carole Roussopoulos et Delphine Seyrig.
Image extraite du film "Maso et Miso vont en bateau", de Carole Roussopoulos et Delphine Seyrig. [Carole Roussopoulos]

Le second, "Maso et Miso vont en bateau" est un pamphlet désopilant contre la journée de la Femme, via le détournement d'une émission télévisée avec Bernard Pivot et Françoise Giroud, alors secrétaire d'Etat à la condition féminine.

>>> A regarder cet extrait de "Maso et Miso vont en bateau":

 

Delphine et Carole forment un duo icônique. La cinéaste Catherine Corsini donnera d'ailleurs leurs deux prénoms à ses deux héroïnes de "La Belle Saison", avec Cécile de France et Izïs Higelin.

En 1982, Carole Roussopoulos fonde, avec Delphine Seyrig et Ioana Wieder, le Centre audiovisuel Simone de Beauvoir, premier centre de production et d'archivage de documents audiovisuels consacrés aux femmes.

Le dernier film de Carole, déjà malade, sera de réaliser un portrait de son amie Delphine décédée en 1990 d'un cancer du poumon.

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Retour en Valais

Entre 1986 et 1994, à la suite de Frédéric Mitterand, Carole dirige et anime "L'Entrepôt", dans le 14e arrondissement de Paris, un espace culturel regroupant trois salles de cinéma, une librairie et un restaurant. Epuisée par cette expérience ruineuse, elle revient en Suisse, à Molignon, mais continue son travail «d’écrivain public avec caméra».

En Valais, elle y apprécie le calme, les montagnes et la douceur de vivre qui lui rappellent un autre lieu de bonheur, Spetses, en Grèce, où le couple Roussopoulos avait une maison entourée de citronniers.

Faite Chevalier de la Légion d'honneur en 2004, Carole reçoit en 2009, quelques jours avant sa mort le 22 octobre, le prix culturel du canton du Valais.

C'est un grand bonheur et une grande rigolade de se battre.

Carole Roussopoulos

Pour rappeler ce que fut sa vie, intrépide et joyeuse, elle a souhaité être enterrée dans un grand bahut qu'elle avait préalablement peint en rose.

Crédits

  • Textes et réalisation web:

    Marie-Claude Martin

  • Références: "Une femme à la caméra" d'Emanuelle de Riedmatten et l'Association Carole Roussopoulos

  • RTS Culture juin 2018