"Midnight Express", peur et désespoir

A l'occasion du décès du réalisateur Alan Parker le 31 juillet dernier, retour sur son chef-d'oeuvre sorti en 1978. Le film fut à l'origine de tensions diplomatiques entre la Turquie et les États-Unis qui perdurèrent durant de nombreuses années.

"Midnight Express" d'Alan Parker, sorti en 1978, est un film carcéral qui a fait scandale à sa sortie. Un film dur, puissant, dramatique, qui puise dans les racines de la peur de l'autre, dans l'exploitation d'une histoire vraie au cœur des prisons turques, dans l'effroi et dans la misère émotionnelle.

Il raconte les déboires de William Hayes, jeune Américain arrêté et emprisonné en Turquie en 1970 pour trafic de drogues. Basé sur un fait divers authentique, le film d'Alan Parker rend compte du monde cruel des prisons turques en surdramatisant les événements. Le film est interdit en Turquie jusqu'en 1993, qualifié de raciste par la presse nationaliste.

Au scénario de ce film culte on trouve Oliver Stone, qui s'excusera publiquement en 2004 pour avoir donné une image effroyable des prisons turques, et par dommage collatéral, d'un pays tout entier. Le film gagne l'Oscar du meilleur scénario et l'Oscar de la meilleure musique pour Giorgio Moroder.

>> À voir, la bande annonce du film:

Synopsis

"Midnight Express" est tiré d'une autobiographie de William Hayes, coécrite avec William Hoffer. À l'époque, William Hayes ne peut pas tout écrire pour des raisons légales. Le film prendra d'ailleurs des libertés avec l'histoire. Tout n'est donc pas fidèle à ce qu'a vécu cet Américain dans les geôles turques. Mais c'est ce qu'on appelle une fiction. Et c'est là-dessus que se base le cinéma.

Tout commence en octobre 1970, à Istanbul. William Hayes, jeune étudiant américain passe ses vacances en Turquie avec sa petite amie Suzan. Tout se passe bien jusqu'à ce que William se mette en tête de rentrer aux États-Unis avec 2 kilos de haschich cachés sous ses vêtements. Fouillé au moment de monter dans l'avion, car il y a des attentats terroristes, il est arrêté à l'aéroport d'Istanbul.

William Hayes est traduit en justice et condamné à quatre ans de prison en Turquie. Il se retrouve en prison avec d'autres Occidentaux et établit un projet d'évasion, le Midnight Express, qui échoue. Le Midnight Express ("l'express de minuit" en français) est le terme employé par les prisonniers turcs pour désigner l'évasion.

Alors que l'heure de sa libération approche, la condamnation de William est transformée en 30 ans de prison pour l'exemple. Il tentera à nouveau de s'évader et y parviendra.

Le film est d'une dureté exceptionnelle et suit l'incarcération de Hayes dans les pires conditions possible. Tout y passe: peinture sombre de l'univers carcéral, succession de scènes de tortures, de viol, de cruauté des gardiens, d'incompétence et de vénalité des avocats. Le film suit le calvaire de ce jeune homme, qui glisse peu à peu dans la folie, subissant des violences répétées.

Alan Parker

Alan Parker a 34 ans quand il s'intéresse au livre de William Hayes. Cet Anglais né en 1944 près de Londres possède déjà cet esprit de controverse, de redresseurs de torts qui feront sa marque de fabrique à travers "Birdy", "Mississippi Burning", "Angel Heart", ou "La vie de David Gale". Il sera aussi un cinéaste musical avec "The Commitments", "Pink Floyd The Wall" ou "Fame".

>> A écouter, l'émission "Travelling" dédiée à "The Wall" d'Alain Parker:

Affiche du film "Pink Floyd: The Wall" (1982). [The Kobal Collection / Kobal / The Picture Desk]The Kobal Collection / Kobal / The Picture Desk
Travelling - Publié le 19 juillet 2018

Le réalisateur Alan Parker en 1985. [Leemage / AFP]Le réalisateur Alan Parker en 1985. [Leemage / AFP]

En 1978, Alan Parker est pour l'instant un cinéaste qui monte, venu du monde de la publicité. C'est l'un des meilleurs publicitaires londoniens. Après un moyen-métrage pour la BBC, il dirige son premier long métrage, "Bugsy Malone". Succès d'estime pour cette comédie musicale enfantine qui sera suivie du film qui le révélera au monde entier,"Midnight Express".

C'est ce film qui le fera exploser sur la scène internationale, le film obtenant deux Oscars, dont celui du meilleur scénario et celui de la meilleure musique. Il déclenchera aussi une des plus importantes controverses de l'histoire du cinéma entre deux pays, la Turquie et les États-Unis en mettant l'accent sur les tortures et les failles du système judiciaire et carcéral turc.

Scénario et tournage

En 1978, Oliver Stone est scénariste. C'est un jeune gars qui revient de la guerre du Vietnam et qui a des histoires à raconter. Il aime l'histoire de "Midnight Express". Il aime l'aventure tragique de ce jeune Américain face à l'injustice. Ils ont le même âge, l'un a fait le Vietnam, l'autre a subi l'enfer des prisons.

Alan Parker ne connaît pas Oliver Stone avant de se lancer dans le projet. C'est son producteur de l'époque, Peter Guber, qui les met en contact.

Oliver Stone tire du livre une aventure épique, sinistre, non dénuée d'ambiguïté. Il y critique la loi et la rigidité d'un pays, mais confond souvent la mise en scène et la stigmatisation d'un pays et de sa population, en l'occurrence la Turquie. Mais au-delà de son aspect dérangeant, le film d'Alan Parker basé sur le scénario d'Oliver Stone est redoutable d'efficacité.

Brad Davis dans le film "Midnight Express". [Photo 12/ AFP]Brad Davis dans le film "Midnight Express". [Photo 12/ AFP]

Pour incarner le personnage de William à l'écran, Alan Parker se lance dans un casting prestigieux. Richard Gere est le premier choix des studios. Mais il a ce côté un peu premier de la classe qui le fait être recalé. Dennis Quaid et Brad Davis passent ensuite des essais.

Brad Davis obtient ce qui sera, au final, le rôle de sa trop courte vie d'acteur. Il est tellement le personnage qu'il éclipse tous les autres. Il confie à Alan Parker s'être si investi dans le film qu'il est presque convaincu d'avoir vécu quatre ans dans une prison turque plutôt que 53 jours à Malte sur un tournage.

Après "Midnight Express", Brad Davis se tournera plutôt vers le théâtre et la télévision. En 1985, sept ans après "Midnight Express" il est diagnostiqué séropositif et garde son secret jusqu'au moment de sa mort en 1991. À sa mort, Brad Davis est qualifié par les journalistes américains de premier acteur hétérosexuel à mourir du sida.

Alan Parker reconnaît avoir poussé l'acteur dans ses derniers retranchements et que l'expérience a fini par l'affecter aussi bien physiquement que mentalement.

Face à Brad Davis dans le film, un autre acteur, anglais celui-ci. Moustaches et lunettes rondes, il est pratiquement méconnaissable. C'est peut-être pour ça que John Hurt, recevra un Golden Globe et un BAFTA en 1979 pour le meilleur second rôle dans "Midnight Express".

John Hurt dans le film "Midnight Express". [Photo 12 / AFP - AFP]John Hurt dans le film "Midnight Express". [Photo 12 / AFP - AFP]

Au moment de tourner son film, Alan Parker se retrouve le nez dans le Bosphore et sa production à l'eau. La Turquie refuse d'accueillir le tournage. Certes, Alan Parker va faire quelques prises à Istanbul, histoire de planter le décor, mais toute l'équipe s'envole alors en direction de Malte, une petite île ensoleillée dont le climat est proche de celui de la Turquie. Sur place, on engage des figurants locaux. Il y a aussi des Italiens, des Américains, des Grecs, des Arméniens qui jouent les Turcs. Et surtout, il y a la prestation incroyable et le rayonnement de Brad Davis, dont l'interprétation de William Hayes parvient à faire oublier que le vrai n'était pas exempt de critiques. Mais dans l'ensemble, même si le tournage est pénible, difficile pour tout le monde, il se passe bien.

Alan Parker, formé par la publicité, n'a pas son pareil pour nous entraîner dans ses images d'une beauté brute face auxquelles il est difficile de rester critique. D'ailleurs, il maîtrise comme peu de cinéastes la caméra et sa place dans l'espace. Il fait une peinture de la société carcérale, filmant les coins sombres, voltigeant de l'un à l'autre des protagonistes, n'hésitant pas à se rapprocher des visages pour montrer la souffrance, la sueur, la saleté.

Musique

La bande originale de "Midnight Express" est certainement l'une des plus célèbres de l'histoire du cinéma. Tout en synthé, en électro, cette musique est emblématique de son époque, mais reste tout de même assez révolutionnaire.

Sur "Midnight Express", le coup de génie d'Alan Parker va être d'oser faire confiance à Giorgio Moroder. Au départ, il voulait surtout utiliser la musique déjà existante de Vangelis. Ce sont les producteurs qui lui présentent Giorgio Moroder, un artiste italo-allemand moustachu, qui est l'un des plus importants producteurs et compositeurs de musique électronique. Il a réussi à poser les bases de sa révolution électronique sur le tube "I Feel love" qu'il a produit pour Donna Summer.

Le compositeur lit le livre de William Hayes. Attentivement. Et se lance. Il écrit la musique en trois semaines. L'enregistre en deux jours. Il compose une mélodie qui serpente sur plusieurs octaves avec des synthétiseurs. L'utilisation de notes ténues, de nappes, de détours orientaux marque les esprits. Giorgio Moroder utilise également les bruits d'Istanbul, captés sur place, qu'il bidouille électroniquement.

En pièce centrale, on trouve "Chase", entièrement synthétique, débarrassé de tout chanteur. Cette chanson plonge dans l'électronique et trace un chemin vers la dance music. Elle deviendra mondialement célèbre. La bande-son de "Midnight Express" est couronnée d'un Oscar en 1979.

>>L'émission "Travelling" consacrée au film "Midnight Express":

Image du film "Midnight Express" d'Alan Parker. [Photo 12 / AFP]Photo 12 / AFP
Travelling - Publié le 14 mai 2017

Sortie du film

Le film est présenté avant sa sortie officielle en audience aux journalistes du monde entier à l'occasion du Festival de Cannes en mai 1978. Le film choque, il est brutal.

Le film est interdit aux moins de 16 ans à sa sortie. Et pour cause, la violence exposée pourrait choquer des jeunes yeux. Mais on se presse tout de même pour voir cette dénonciation des systèmes carcéraux, ces injustices flagrantes. La trop lourde charge contre la Turquie n'empêche pas le statut de fable universelle du film dénonçant tous les régimes qui ne respectent pas les droits de l'homme.

De gauche à droite: Les acteurs John Hurt, Brad Davis, l'écrivain Billy Hayes et le réalisateur Alan Parker. A Cannes en 1978 pour présenter le film "Midnight Express". [Ralph Gatti - AFP]De gauche à droite: Les acteurs John Hurt, Brad Davis, l'écrivain Billy Hayes et le réalisateur Alan Parker. A Cannes en 1978 pour présenter le film "Midnight Express". [Ralph Gatti - AFP]

Mais "Midnight Express" est un film dont les critiques relèvent tout de suite les excès. Le journal "Le Monde", à l'époque, dénonce un film insupportable et dangereux qui montre selon lui les pires clichés xénophobes et racistes, désignant tous les Turcs comme des individus répugnants.

William Hayes souligne qu'il y a des différences énormes entre son livre et le film d'Alan Parker. Les scènes de viols ont été ajoutées par Oliver Stone. Jamais Hayes ne mentionne avoir subi des violences sexuelles de la part des gardes. Ses relations homosexuelles étaient consentantes.

"Je savais que la matière était puissante et un peu inflammable, mais pas comme ça! La presse française, à l'époque très antiaméricaine, n'était pas tendre. L'ironie, c'est que le film est resté 15 ans à l'affiche à Paris. C'était plus important."

Alan Parker, réalisateur

L'État turc proteste officiellement lors de la sortie du film; les ambassadeurs turcs en Grande-Bretagne et aux États-Unis sont rappelés pour consultation. La Turquie dénonce que ses prisons soient représentées comme des taudis et le pays comme un état corrompu où la torture est banalisée. C'est un pays entier qui est offensé par le film d'Alan Parker.

43 jours après la sortie du film, les États-Unis et la Turquie commencent à négocier la libération des Américains en Turquie ou du moins des meilleures conditions d'incarcération. La Turquie interdit le film sur son territoire. Il sera diffusé pour la première fois en 1993 sur une chaîne privée. Mais pour beaucoup de Turcs, encore aujourd'hui, "Midnight Express" est le symbole d’une propagande haineuse contre leur pays.

L'affiche du film "Midnight Express" d'Alan Parker.L'affiche du film "Midnight Express" d'Alan Parker.

Polémique

En 2004, le réalisateur Oliver Stone, scénariste de "Midnight Express" présentait, 26 ans après, ses excuses. Plaidant le malentendu, Oliver Stone a rappelé qu'il s'était fait huer lors de la remise du trophée des Golden Globes en 1979 pour avoir invité le public américain à s'interroger sur son propre système carcéral.

Reste que le film est un succès. Oscar du meilleur scénario et Oscar de la meilleure musique, des BAFTA et des Golden Globes à foison. Voilà qui fait entrer toute l’équipe du film dans les grands du cinéma.

"Je n'ai jamais eu l'intention d'être contre la Turquie. Ce film était contre l'injustice partout dans le monde".

Oliver Stone, scénariste

Crédits

Proposition et textes: Catherine Fattebert

Réalisation web: Andréanne Quartier-la-Tente

mai 2017, actualisation août 2020

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