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"Babylon" de Damien Chazelle, un monument d'indigestion

Une scène du film "Babylon" de Damien Chazelle. [2022 Paramount Pictures]
Débat cinéma / Vertigo / 25 min. / le 18 janvier 2023
Braquant sa caméra volubile sur Hollywood, au moment où le cinéma passe du muet au parlant, Damien Chazelle, le cinéaste oscarisé pour "La La Land", emporte Brad Pitt et Margot Robbie dans les coulisses cauchemardesques de l’usine à rêve dans "Babylon". Un hommage au septième art, vraiment?

Le cinéma est une fête, ou plutôt une orgie. La bacchanale initiale dans laquelle nous plonge "Babylon", le nouveau film de Damien Chazelle après "La La Land" et "First Man", pose le la de cette fresque sur l’industrie hollywoodienne de 1926 à 1932.

Dans la réception décadente qui se déroule dans la demeure fastueuse surplombant le désert de Bel-Air, Los Angeles, les corps dansent, boivent, forniquent, un producteur obèse se fait uriner dessus par une jeune femme bientôt retrouvée morte, un nain agite un faux pénis dont gicle un geyser de sperme factice.

Au cœur de cet antre de plaisir, de sexe et d’hédonisme décomplexé, trois figures se détachent. Il y a Manny Torres (Diego Calva), jeune latino qui trouvera dans le monde du cinéma un job d’homme à tout faire. Il y a Nellie LaRoy (Margot Robbie), aspirante comédienne qui se voit déjà en star du grand écran sans n'avoir jamais mis les pieds sur un plateau de tournage. Et il y a Jack Conrad (Brad Pitt), acteur vedette de l’époque, titubant sous l’effet de l’alcool, qui change de femmes comme de chemises. Le prolétaire pragmatique, la déesse arriviste et la star en déclin seront les trois phares de Damien Chazelle, dont le "Babylon" divise déjà fortement la critique comme le public.

>> A voir: la bande-annonce du film "Babylon"

Du muet au parlant

Captant cet Hollywood à l’instant de sa révolution la plus brutale, l’arrivée du parlant et la mise à l’écart d’anciennes stars oubliées du jour au lendemain, "Babylon" surfe sur deux vagues parallèles. Chazelle s’évertue en premier lieu à saisir l’envers du décor, à révéler les coulisses monstrueuses de l’usine à rêve, à contraster la vulgarité, la trivialité de cet univers (rendue palpable à travers les déjections constantes, vomis, urines, crachats, excréments, qui parsèment le récit) avec la magie et l’émerveillement qui surgissent sur grand écran.

Le cinéaste observe par ailleurs la gueule de bois qui va saisir cet Hollywood muet, monde circassien peuplé de saltimbanques magnifiques, rattrapé par la parole, les contraintes techniques, la rigidité, la morale et les codes de vertus.

La métaphore biblique du titre apparaît ainsi limpide et Chazelle s’avère nettement plus captivant quand il filme, avec amour et passion, cette Babylon décadente que quand il en souligne la chute, l’arrivée du langage emportant dans le désastre, comme la tour de Babel, un monde relégué avec mépris, par l’aristocratie culturelle, au rang d’art mineur.

En soi, le contraste entre la façade du spectacle et ses tripes mortifères a pu produire des chefs-d’œuvre, on pense à "Moulin Rouge" de Baz Luhrmann, "Sunset Boulevard" de Billy Wilder, "Les ensorcelés" de Vincente Minnelli, ou "Mulholland Drive" de David Lynch. Le problème, c’est que Damien Chazelle se situe davantage ici du côté de cette aristocratie contemptrice que de celui des humbles saltimbanques.

>> A voir: un sujet du 19h30, "Babylon", une gigantesque fresque sur les débuts d'Hollywood

Sortie attendue du film "Babylon", une gigantesque fresque sur les débuts d’Hollywood [RTS]
Sortie attendue du film "Babylon", une gigantesque fresque sur les débuts d’Hollywood / 19h30 / 2 min. / le 14 janvier 2023

Une virtuosité épuisante

Dominé par une mise en scène épuisante qui affiche constamment sa virtuosité vaine, porté par la conscience prétentieuse de vouloir signer un chef-d’œuvre massif sur cet Hollywood que Chazelle vomit plus qu’il ne l’admire, "Babylon" ressemble à une énorme baudruche qui oublie de s’intéresser à ses personnages et à toute émotion.

Une œuvre qui, au passage, tisse une métaphore filée autour des excréments: au début du récit, un éléphant déféque copieusement sur la caméra, donc sur nous, et sur un pauvre type qui se trouve derrière son orifice; en fin de film, Chazelle nous convie à une descente aux enfers dans des égouts abritant des spectacles clandestins répugnants, "dans le trou du cul de Los Angeles", comme le dit l’un des personnages. Est-ce à dire que le cinéaste glisse inconsciemment à nos oreilles que le voyage intestinal que nous venons de subir serait littéralement un film de merde?

>> A écouter: deux autres avis, ceux de Philippe Congiusti et Anne Delseth, qui ont plutôt apprécié ce film

Philippe Congiusti, critique cinéma pour RTS Culture et Anne Delseth, programmatrice, commentent les sorties cinémas du moment. [RTS]
Philippe Congiusti, critique cinéma pour RTS Culture et Anne Delseth, programmatrice, commentent les sorties cinémas du moment. / 12h45 / 6 min. / le 18 janvier 2023

Certes, quelques scènes parviennent à palpiter dans ce maelstrom agaçant qui traverse son sujet avec la subtilité d’un bulldozer. Mais quand Chazelle en appelle à une projection de "Chantons sous la pluie", en 1952, avant de clore son récit par un montage fourre-tout de scènes de films ("Avatar", "Tron", "Les aventuriers de l’arche perdue", "Le magicien d’Oz", "2001" et bien d’autres) censé rendre hommage au pouvoir d’émerveillement du septième art, on se dit que cette magie et cet émerveillement ont cruellement manqué à "Babylon", monument de roublardise et d’indigestion.

Rafael Wolf/aq

"Babylon", de Damien Chazelle, avec Margot Robbie, Brad Pitt et Diego Calva, à voir actuellement dans les salles romandes.

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