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Le film "Pleasure" explore sans manichéisme les coulisses du porno

L'actrice Sofia Kappel dans "Pleasure". [Copyright Plattform Produktion]
L'actrice Sofia Kappel dans "Pleasure". [Copyright Plattform Produktion]
Pour son premier film intitulé "Pleasure", proche du documentaire, la réalisatrice suédoise Ninja Thyberg a longuement enquêté sur le Hollywood du cinéma pornographique, en Californie. Il en ressort un film très documenté, cruel et âpre, mais d'une vive intelligence.

"Vous venez pour le travail ou pour le plaisir?", lui demande le douanier.

"Pour le plaisir", répond Bella, une jeune Suédoise de 20 ans qui arrive à Los Angeles dans le but de faire carrière dans l'industrie du porno. Sa détermination et son ambition la propulsent au sommet d'un monde où le plaisir cède vite la place au risque, à la toxicité et la misogynie.

"Pleasure", premier long métrage de Ninja Thyberg, plonge dans le milieu du cinéma pornographique américain. Sous ses couleurs pop trash, "Pleasure", film aride et cruel, proche du documentaire, offre une vision sans fard ni manichéisme du porno à l’heure des médias sociaux.

Immersion pendant quatre ans

Le film trouve son origine dans le court-métrage du même nom que la réalisatrice suédoise avait présenté en 2013 à la Semaine de la critique du Festival de Cannes. Ninja Thyberg, qui s'est toujours intéressée à la trilogie "pouvoir, sexe et médias", estime qu'elle peut aller plus loin dans son sujet, en explorer les coulisses, en témoigner de manière plus immersive.

>> A voir, la bande-annonce de "Pleasure":

A partir de 2014, elle passe cinq ans entre la Suède et la Californie, plus précisément dans la San Fernando Valley, où se situe le Hollywood du X. Là-bas, elle rencontre des actrices, acteurs, réalisateurs, producteurs, agents, assistants, tout ce qui anime ce milieu que l'on croit très différent alors qu'il fonctionne sur les mêmes bases libérales et patriarcales que n'importe quel autre.

A l’exception de l’actrice principale, l'excellente et débutante suédoise Sofia Kappel, les comédiens appartiennent tous à l’industrie du porno, le plus souvent dans leur propre rôle. En revanche, "Pleasure" ne comprend aucune scène X: on voit avant et après, et cela suffit à la compréhension du sujet.

J'ai été témoin de tout ce qui se passe dans "Pleasure". Chaque situation, chaque réplique est inspirée de faits réels que j'ai observés. Mais le parcours de mon personnage principal est purement fictionnel.

Ninja Thyberg, réalisatrice suédoise de "Pleasure".

La réalisatrice déjoue tout voyeurisme en adoptant le point de vue de son héroïne: "un female gaze" volontariste et non moralisateur puisque Bella est prête à tout pour devenir une star du porno.

Face aux zones grises

Par son honnêteté, "Pleasure" pose de nombreuses questions, laissant le soin au spectateur de se situer par rapport aux nombreuses zones grises: quelle valeur peut avoir le consentement quand une équipe vous presse à tourner? Jusqu'où va l'interprétation dans une scène de viol? Qu'est-ce que le corps d'une actrice quand elle se prend de vrais coups dans une "fiction" SM? Où finit la fiction et où commence le réel dans un monde où la simulation n'existe pas?

La réalisatrice interroge aussi frontalement la fascination et la répulsion provoquées par le porno, de part et d’autre de la caméra. Le titre du film est alors à prendre avec ironie. Il n'y a guère de plaisir dans "Pleasure", dont la bande-annonce circule avec mille précautions.

Affiche problématique

Présenté au festival américain de Deauville où il a obtenu le Prix du Jury, le film a suscité quelques remous avant sa sortie en raison de son affiche française, directement tirée d'une scène du film.

La scène dont est extraite l'affiche de "Pleasure". [Copyright Plattform Produktion]La scène dont est extraite l'affiche de "Pleasure". [Copyright Plattform Produktion]

La réalisatrice l'approuve et explique pourquoi: "Il y a une part de jeu de rôles et elles font très jeunes sur la photo, donc elle représente deux jeunes filles qui, à la fois, jouent avec ces rôles et reproduisent elle-même le regard masculin".

C'est bien cette absence de manichéisme, ce sens des nuances à travers des scènes malaisées, cette observation scrupuleuse d'un monde dominé par la regard masculin qui fait de "Pleasure" un film passionnant, à défaut d'être agréable.

Sujet débattu dans les rendez-vous cinéma du 12h45 et dans Vertigo.

Adaptation web: Marie-Claude Martin

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