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James Bond, soixante ans de masculinité un peu bousculée

Daniel Craig lors de la première de "Mourir peut attendre". [MATT DUNHAM - AP PHOTO/KEYSTONE]
L'invité: Guillaume Evin, Spéciale "James Bond" / Vertigo / 37 min. / le 30 septembre 2021
Avec six interprètes différents dans 25 films durant près de soixante ans jusqu'à l'actuel "Mourir peut attendre", le personnage de James Bond a revêtu plusieurs masculinités. Mais qui est-il vraiment? Tentative de réponse avec l'écrivain Guillaume Evin, spécialiste de l'agent 007.

Entre traversée des époques et changement d'apparence et de conquêtes, difficile de cerner qui est vraiment James Bond. Figure de domination machiste, mâle blanc et hétéro, la masculinité bondienne n'a-t-elle donc pas évolué en près de soixante ans?

Ian Fleming, à la recherche d'un alter ego

Pour connaître Bond, il faut d'abord connaître l'homme qui l'a inventé. Avant les films, il y a les livres, écrits par Ian Fleming. Bondologue incontournable, Guillaume Evin est à l'origine de nombreux livres consacrés à l'agent 007. "Ian Fleming, cet Anglais du début du 20e siècle issu d'une haute lignée, est un pur produit des préjugés de son époque. Il est lui-même un peu raciste, misogyne et sexiste. Il est passé par les plus grandes écoles du pays, et il était journaliste à ses heures, au sein de l'agence Reuters."

À quel point Ian Fleming était-il similaire à son personnage? "Il a rejoint les services secrets, mais il était plutôt cantonné à des tâches administratives. Il a tout de même contribué à l'opération Golden Eye, qui devait sécuriser Gibraltar au début des années 1940", clarifie Guillaume Evin.

Une vie fantasmée

Prisonnier de son mariage, Ian Fleming couche sur papier la vie qu'il aurait souhaité avoir. Il trompe son ennui en se rendant chaque année en Jamaïque, de janvier à mars. C'est à 44 ans qu'il commence à écrire ses romans. Il en écrira un par an jusqu'à la fin de sa vie, à 56 ans. "Il voulait transposer sur le papier une sorte de fantasme de l'homme occidental. Il s'adressait d'abord – il l'a dit lui-même – aux hétérosexuels à sang chaud. Il voulait que les hommes aient envie d'être Bond, et que les femmes aient envie de Bond. C'est un héros moderne qui reflète aussi la vision de la britannité de l'époque."

James Bond a apporté la gloire à Ian Fleming, mais lui a tout repris en même temps.

Guillaume Evin

Grand fêtard, Ian Fleming boit alors presque autant que son héros et fume beaucoup. Le succès de ses livres n'arrange pas les choses. Contrairement à James Bond, ce mode de vie intense aura raison de lui.

Sean Connery et les premiers James Bond

C'est en 1962 que sort le premier film de James Bond, "Doctor No". C'est alors Sean Connery qui incarne James Bond. Il incarnera l'agent 007 six fois. Truffés de claques sur les fesses ("Goldfinger") et de répliques racistes (le fameux "déguisement" en Japonais dans "On ne vit que deux fois", 1967) et sexistes, voire les deux ("Pourquoi est-ce que les Chinoises ont un goût différent de celui des autres filles?" dans "On ne vit que deux fois", 1967), ces films seraient impensables aujourd'hui.

"Ces répliques ne jailliraient même pas des ordinateurs des scénaristes", explique Guillaume Evin. "Nous sommes passés à autre chose, ce qui explique le formidable succès de la saga durant six décennies: elle a toujours su accompagner les mouvements de fond. Elle a suivi les évolutions sociétales sans perdre de vue le personnage."

>> À voir, le baiser forcé dans "Opération Tonnerre" (1965), en anglais:

Roger Moore, l’anti-Sean Connery

En 1969, le film "Au service secret de Sa Majesté" introduit un nouveau James Bond, celui incarné par Roger Moore. "Lorsqu’on voit que le film tient la route, même s’il n’atteint pas le box-office de ses prédécesseurs, on comprend que la série Bond est lancée pour toujours, explique Guillaume Evin. Roger Moore est l’anti-Sean Connery. Il a un ton badin, l’œil qui frise, le sourcil relevé. Il a joué son Bond en aimantant le rôle et en lui donnant sa personnalité. C’est un Bond beaucoup plus léger, charmeur, qui correspond aux années 1970".

Autre évolution avec Roger Moore, la relation de l’agent 007 avec les femmes, plus ouverte. Dans "Vivre et laisser mourir", James Bond fréquente le personnage de Rosie Carver, une femme noire, alors que les relations interraciales sont encore taboues dans les années 1970, notamment aux Etats-Unis. Dans "L’espion qui m’aimait", un personnage féminin fort apparaît, celui d’Anya Amasova. Pour la première fois, une femme tient tête à James Bond. Même si ces nouveaux personnages féminins font évoluer un certain pan de la masculinité du héros, les jeux de mots et les dialogues sont plus légers, mais pas moins misogynes que ceux de l’ère Connery.

"On commence à semer des petites graines. C’est une évolution très lente, par paliers", constate Guillaume Evin. "Les scénaristes qui ont écrit à cette période, notamment Tom Mankiewicz, avaient un humour très caustique qui servait Roger Moore. Il adorait les formules à double sens, à la fois coquines et glamour."

La révolution Daniel Craig

Dans les années 1990 et 2000, c'est le choc des époques. Comme le dirait M (Judi Dench), la supérieure hiérarchique de James Bond dans "GoldenEye" en 1995: "Monsieur Bond, je pense que vous êtes un dinosaure sexiste et misogyne, une relique de la Guerre froide". Le personnage de James Bond tel qu'on le connaît, alors incarné par Pierce Brosnan, est dépassé dans sa masculinité rigide et ses rapports avec les femmes. Pourtant, c'est toujours lui qui gagne à la fin.

Lorsque Daniel Craig prend le relais du rôle de l'agent 007 en 2006 dans "Casino royale", sa relation avec M évolue: "C'est une relation forte, quasiment maternelle", explique Guillaume Evin. "D'ailleurs, elle le dit dans 'Skyfall': 'J'ai toujours su que les orphelins faisaient les meilleures recrues'. Elle l'a malmené, mais elle sait qu'elle peut compter sur son indéfectible loyauté. En retour, il s'est appuyé sur elle; lui qui était orphelin depuis ses 11 ans, elle a donné un sens à son existence."

Daniel Craig mise alors sur un Bond plus humain, montrant de la vulnérabilité et de la sensibilité. Sa sexualité est parfois ambiguë, comme dans "Skyfall", où des sous-entendus font penser que James Bond n'est pas seulement hétérosexuel. "Peut-être que le curseur a été poussé trop loin, mais on se rapproche en réalité du Bond des romans, rappelle le spécialiste. Dans les ouvrages de Fleming, on s'attarde beaucoup sur les états d'âme et les sombres pensées de James Bond, proches de l'état dépressif. Dans 'Casino Royale', le Bond joué par Daniel Craig est désarçonné par la mort de Vesper, son grand amour qui l'a trahi. Ce côté humain le rend finalement plus attachant."

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Propos recueillis par Anne-Laure Gannac et Rafael Wolf

Adaptation web: Myriam Semaani

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