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Pinku eiga, ce genre érotique nippon qui a sauvé l'industrie du cinéma

Pinku Eiga - L’intérieur du dôme du plaisir du cinéma japonais [RTS]
Pinku Eiga - L’intérieur du dôme du plaisir du cinéma japonais [RTS]
Richement illustré d'extraits de films, le documentaire d'Yves Montmayeur présente l'un des mouvements cinématographiques les plus insolites et secrets du Japon. Des cinéastes majeurs ont fait la renommée de ce genre qui a connu son pic dans les années 70.

Au coeur de Tokyo, dans le quartier populaire de Taitô, se tenait le temple du pinku eiga (littéralement "cinéma rose"), un genre né en 1962 avec "Le Marché de la chair" et qui a connu ses heures de gloire dans les années 70. Le théâtre a fermé ses portes récemment mais un autre cinéma, spacieux et moderne, s'est ouvert pour accueillir ces films érotiques japonais qui "plaisent beaucoup aux femmes et aux jeunes", selon l'exploitant.

D'ailleurs, sur Amazon, au rayon du cinéma asiatique, les pinku eiga viennent en première ou deuxième position des films les plus demandés. Phénomène vintage? Manière de mesurer les progrès de la société japonaise sur le plan de l'émancipation? Passion pour le cinéma underground? Curiosité d'érotomanes?

Diffusé avec le carré rouge

"Pinku eiga, l'intérieur du dôme du plaisir du cinéma japonais", le documentaire d'Yves Montmayeur, ne répond pas à ces questions. En revanche, il explore le milieu de ce cinéma érotique bon marché en interrogeant les réalisateurs, actrices et producteurs qui ont oeuvré dans ce genre mineur, insolite et secret mais très inspirant pour une nouvelle génération de cinéastes.

Richement illustré de séquences de films devenus parfois introuvables, le documentaire, à découvrir sur RTSPlay, comprend des scènes qui peuvent heurter la sensibilité.

Le pinku eiga étonne beaucoup les étrangers. Parce que ce sont des films aux budgets ridiculement bas, tournés en deux ou trois jours et qu'ils touchent à tous les genres - romance, action, comédie et même SF -. L'important est d'y inclure une scène de sexe toutes les 15 minutes environ.

Yoshiyuki Hayashida, critique de cinéma

Pour un oeil occidental, ces films érotiques, du moins les plus anciens, étonnent par leur pruderie. Dans le Japon des années 60, il était effet interdit de montrer les seins et la raie des fesses, interdit de filmer l'acte sexuel - simulé bien sûr - sauf à l'évoquer derrière un bouquet de fleurs, un essaim de poussins ou un rideau bien réglé par le ventilateur. La nudité était autorisée, à condition de cacher les organes génitaux. Les scènes devaient être le plus souvent tournées en une seule prise.

Naomi Tani, star du pinku eiga, spécialisée dans le bondage et le SM soft. [RCHIVES DU 7EME ART / PHOTO12 VIA AFP]Naomi Tani, star du pinku eiga, spécialisée dans le bondage et le SM soft. [RCHIVES DU 7EME ART / PHOTO12 VIA AFP]

Masochisme et bondage

Ce qui érotise ces productions, encore très attachées à un scénario, ce sont les gémissements des héroïnes et l'éventail des perversions dont font preuve les personnages, avec un goût prononcé pour le masochisme féminin puis plus tard pour le bondage.

Ligoter une femme avec des cordes, c'est comme l'enlacer avec les bras.

Takashi Ishii, réalisateur.

Aujourd'hui, les héritiers du genre, les Takahisa Zeze ou Kiyoshi Kurosawa, inversent souvent la tendance: le sadisme est du côté des femmes et si elles sont victimes, elles se vengent de leurs bourreaux. "J'adopte de plus en plus le point de vue féminin. Non pas pour plaire au public féminin mais pour marquer la transformation de la société japonaise" dit Zeze, très inspiré par le maître du pinku eiga, Kōji Wakamatsu, qui utilisait le genre pour délivrer ses brûlots anarchistes.

>> A regarder, la bande-annonce de "The Chrysanthemum and the Guillotine" de Zeze:

Redynamiser le cinéma

Mais revenons aux origines. Jugé indécent, souvent dénoncé pour obscénité, le pinku eiga a pourtant redonné de la vitalité à une industrie cinématographique en déclin avec l'arrivée de la télévision - mouvement accéléré par la tenue des Jeux olympiques d'été à Tokyo en 1964. Les grandes sociétés de production, au bord de la faillite, produisent alors des films aux thèmes plus racoleurs, à base de violence (les yakuza eiga) et de sexe. C'est le cas de la Nikkatsu qui lancera dès 1971 sa gamme de produits érotiques sous le nom de "roman porno". Par rapport aux pinku de base, ces films disposent d'un peu plus de moyens.

Au Japon, contrairement à l'Occident, il n'y pas de différence entre la pornographie et l'érotisme.

Masura Konuma, réalisateur de pinku eiga.

En 1972, la police saisit quatre films "roman porno" et neuf personnes sont inculpées. C'est dans ce contexte qu'Oshima réalise en 1976, grâce à un producteur français, "L'Empire des sens" qui traite du même fait divers que "La véritable histoire d'Abe Sada", considéré comme une des pépites du pinku eiga.

Certains cinéastes, comme Kumashiro et Tanaka situeront leur histoire à l'ère Edo, une époque empreinte d'art et d'érotisme libertaire. "Le roman porno a donc fait ressurgir cet esprit frondeur des femmes de l'Edo, qui assumaient leurs désirs sexuels et étaient très complices entre elles", explique l'écrivain Inuhiko Yomota.

Une école de cinéma

La série "roman porno" compte plus de 600 films produits entre 1971 et 1988. Une cinquantaine de réalisateurs y ont contribué, profitant de la liberté que le genre offrait.

Attirant notamment de jeunes cinéastes dont le champ d’action était limité dans l’industrie traditionnelle, ce genre considéré comme mineur et marginal va aussi devenir l’espace de réflexion et d’expression de nouvelles générations underground.

Le pinku eiga représente une part essentielle du cinéma japonais entre les années 1960 et 1990. "C'était une formidable école pour les auteurs. On peut la comparer à celle de Roger Corman qui encourageait ses poulains à faire beaucoup de films à petits budgets avant de s'attaquer à Hollywood. De ce groupe ont émergé les Coppola ou autres Spielberg" conclut l'écrivain Inuhiko Yomota.

Marie-Claude Martin

Tous les documentaires de l'été japonais sur la RTS sont à découvrir ici

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