"Evil dead", du gore en barre

Grand Format Horreur

Archives du 7eme Art - Photo12 via AFP

Introduction

Depuis sa sortie en octobre 1981 aux Etats-Unis, "Evil dead" assoit sa réputation de film culte. Tourné avec un budget minimum, il est le premier long métrage réalisé par Sam Raimi. Le futur réalisateur de "Spider-Man" n'a alors que 23 ans mais son film marque le genre par son gore assumé, ses effets spéciaux bidouillés inventifs et son humour noir. Une gâterie pour fêter Halloween.

Naissance d'un film culte

Chapitre 01

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Premier long métrage de Sam Raimi, "Evil Dead"(1981) est devenu culte, une référence en matière d'horreur. Réalisé avec des bouts de ficelles, des copains et peu de moyens, le film offre une explosion de bouffonnerie sanglante. Certains tabous, comme la mort, y sont complètement malmenés, le cinéaste de 23 ans associant le corps humain à un simple morceau de chair gigotant dans un mépris total du bon goût.

Le réalisateur américain y ajoute une irrationalité des mouvements de caméra et un montage presque dadaïste. Les références à d’autres films d’horreur sont légion, les effets spéciaux saisissants.

>> A voir, la bande-annonce du film "Evil Dead" (en anglais):

Le film oscille entre le western, le drame, la comédie et les dessins animés de Tex Avery, exagère le trait et souligne le tout d’un humour noir et potache.

Pourrons-nous les arrêter? Ce film est conçu pour vous arracher hurlement après hurlement, du plus profond de l'âme et des entrailles.

Le slogan de la couverture des cassettes vidéo à l’époque.

A sa sortie, des voix s’élèvent pour censurer "Evil Dead", accusé de faire l'apologie de la violence. S’il est difficile de voir aujourd’hui ce film comme terrifiant, il a pourtant marqué son époque, changeant l’histoire du genre et faisant craindre à beaucoup de gens... les balades en forêt.

Il faut dire que le film se présente lui-même comme une expérience définitive de l’horreur épuisante. Il sera suivi par deux suites réalisées par Sam Raimi.

Des arbres qui violent

Chapitre 02

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L'histoire est simple mais pleine d'effets spéciaux. Cinq étudiants décident de passer des vacances dans une cabane perdue au milieu de la forêt. Il y a là Ash avec sa petite amie Linda, sa sœur Cheryl, Scott, un de leurs potes, et sa copine Shelly.

A leur arrivée dans la cabane, des phénomènes étranges se produisent. Pendant le repas, une trappe s’ouvre toute seule, découvrant le sous-sol dans lequel les étudiants découvrent un livre, un magnétophone, un fusil et une dague. En écoutant les enregistrements, ils apprennent que la maison était celle d’un archéologue retiré des affaires pour étudier le Livre des morts. Cet ouvrage, écrit avec du sang humain et relié en peau humaine, contient des incantations qui, récitées par l’archéologue sur l’enregistrement, vont réveiller les esprits maléfiques qui sommeillent.

Et c’est le début de la fin.

>> A voir, une scène du film "Evil Dead" (en anglais):

Cheryl, attaquée et violée par des arbres, finit par succomber à une entité démoniaque et se met à attaquer les autres. Shelly, possédée également, force Scott à découper son corps avec une hache et à enterrer ses restes.

Mais les esprits malins sont très forts et les morts ne cessent d’attaquer.

Appel aux sponsors

Chapitre 03

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Histoire de copains disions-nous. C'est en 1978 que Sam Raimi rencontre ses futurs acolytes dans leur lycée de Detroit. Il y a là Robert Tapert, copain de chambrée de son frère Ivan Raimi, et Bruce Campbell.

Campbell va devenir le partenaire de Raimi sur ses productions et son acteur fétiche. Tapert se chargera de la production. Ensemble, ils fondent la maison de production Renaissance Pictures. Ils tournent à la va-vite et pour rigoler des courts métrages.

Sam Raimi n’est pas forcément intéressé par le genre horrifique même s'il connaît ses classiques: "Massacre à la tronçonneuse", "L’Exorciste" et "La Nuit des Morts-Vivants". Il aime les dessins animés de Tex Avery, les comics, le western, le film noir, le polar et surtout l’humour des Trois Stooges, ces comiques américains qui jouent la surenchère et le comique de situation déjanté depuis des années à la télévision.

>> A écouter, le travelling consacré à "La Nuit des morts-vivants":

Une scène du film de George A Romero "La nuit des morts-vivants", 1968. [Archives du 7eme Art / Photo12 / AFP]Archives du 7eme Art / Photo12 / AFP
Travelling - Publié le 25 août 2017

C’est Robert Taper qui suggère de revenir au genre horrifique, des productions qui ne coûtent pas cher mais peuvent rapporter gros, en bénéficiant d’une distribution dans les drive-in. En reprenant la méthode des aînés, Romero, Craven, Hooper, l'équipe pourrait passer au stade supérieur, le long métrage.

>> A écouter, le travelling sur "L'Exorciste":

Affiche américaine de "L'Exorciste".
Travelling - Publié le 11 août 2017

Sam Raimi se met immédiatement à écrire. Cinéphile averti, il reprend la plupart des canons du genre, mais les poussent à leurs extrêmes. Son scénario déploie un gore festif, quoique perturbant. L’économie de moyens débouche sur des trouvailles étonnantes, toujours construites à partir de clichés.

En 1979, le scénario est prêt.

Intitulé initialement "Book of the Dead" ("Le livre des morts"), le titre est modifié car jugé trop intello pour le public visé. Un court métrage de 30 minutes basé sur le scénario et intitulé "Within the Woods" est tourné en Super 8 dans la ferme familiale des Tapert pour 1600 dollars. Il va servir de tremplin à une recherche de sponsors. La joyeuse bande a plusieurs méthodes pour convaincre leurs mécènes, dont certaines peu catholiques.

En fait, nous les avons forcés à s’engager et à regarder "Within the Woods" chez eux. On entrait, on mettait en place un super projecteur et on leur montrait le film sur les murs de la salle à manger, en enlevant les tableaux. On espérait les rendre malades et comme ça obtenir d’eux des financements.

Sam Raimi en interview en 1981.

Les trois amis parviennent à leurs fins en empruntant de l’argent à des dentistes, des agents immobiliers, des médecins, des avocats. Quelque 120'000 dollars sont ainsi collectés. C’est maigre, mais ça suffira pour lancer le tournage d’"Evil Dead", qui coûtera au final 350'000 dollars.

Les trois commandements de Sam Raimi

Chapitre 04

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Sam Raimi vient de l’école de la débrouille. Celle du Super 8. S'il adore le fantastique et l’étrange, il n’aime pas les monstres humains, tueurs et autres sadiques; ils sont trop terrifiants car trop réels. Il aime surtout le merveilleux et, par la suite, embrassera tous les styles avec le mental d'un cinéphile joyeux et décomplexé.

Une scène choc de "Evil Dead" (1981) de Sam Raimi. [Archives du 7eme Art - Photo12 via AFP]Une scène choc de "Evil Dead" (1981) de Sam Raimi. [Archives du 7eme Art - Photo12 via AFP]

L’homme qui sait tout faire livre ses trois règles pour réussir un bon film d'horreur:

1. Le pire pour un réalisateur est de faire un film ennuyeux. S'il échoue à intéresser les spectateurs, il a commis un crime.

2. Les innocents doivent souffrir, qu'importe les forces obscures mises en oeuvre, le spectateur veut voir les héros se confronter à elles de manière intense. En contrepartie, les méchants doivent être punis.

3. Troisième loi, il faut avoir goûté le sang pour devenir un homme. Dans les films d'horreur, on grandit en passant par l'expérience du sang.

>> A écouter, l'entretien de Sam Raimi évoquant les règles du film d'horreur (en anglais):

Ce que Sam Raimi veut, ce qu'il s'efforce de faire, c’est le grand huit de l’horreur.

Lors de la préparation du film, nous avons essayé de prévoir les moments où le public sursauterait. Nous les notions de 1 à 4 pour ensuite les arranger et organiser le script.

Sam Raimi lors d'une interview en 1981.

Le cinéaste procède ainsi par surenchère, dans la cadence et la violence, contrairement par exemple à "Massacre à la tronçonneuse" ou "La Colline a des yeux" qui fonctionnaient essentiellement sur l’attente et le hors-champ.

Une maison perdue

Chapitre 05

RENAISSANCE PICTURES - PHOTO12 VIA AFP

Le tournage en 16 mm, lent et pénible, est arrosé de Tennessee Moonshine, un alcool de contrebande aux vertus euphoriques propres à décrisper une ambiance tournant au vinaigre.

Pour l’instant, "Evil Dead" n’est encore qu’une aventure un peu folle, brisant la monotonie des petits boulots auxquels la plupart retourneront. Personne ne touche un centime pour le tournage.

Le 14 novembre 1979, le décor est trouvé: une vraie maison abandonnée dans les bois, dans le Tennessee, à des kilomètres de toute habitation. La cabane n’a ni eau, ni chauffage. Il fait un froid de loup et ils sont treize, acteurs et techniciens à dormir, jouer et tourner dans le décor principal.

Si dans "Halloween", Jamie Lee Curtis poussait des cris perçants, ici c’est Ash, Bruce Campbell, qui devient complètement hystérique.

Je crois qu’un homme qui hurle sur un écran est bien plus percutant qu’une fille. Il y a une certaine image du mâle dans la société moderne qui en a fait un personnage forcément plus fort. J’ai voulu que Bruce hurle, j’ai senti que ce serait terriblement efficace.

Sam Raimi au magazine Starfix en janvier 1983.

Sept jours sur sept, pendant onze jours, à raison de 14 à 18 heures de travail d’affilée, souvent de nuit, Sam Raimi et son équipe mènent à bien leur rêve et leur pari. Leur carburant? L'imagination et le système D.

Robert Tapert, le producteur, explique: "A partir du moment où Ellen est possédée, c’est-à-dire les trois dernières bobines du film, "Evil Dead" n’est plus qu’une suite ininterrompue d’effets ou de maquillages spéciaux que nous avons réalisés sur le terrain. Sans parler du problème des lentilles de contact pour les scènes de possession qui rendaient les comédiens complètement aveugles et décuplaient le temps de préparation de chaque plan. La direction d’acteurs devenait un jeu de patience".

Bruce Campbell dans "Evil Dead" (1981) de Sam Raimi. [RENAISSANCE PICTURES - PHOTO12 VIA AFP]Bruce Campbell dans "Evil Dead" (1981) de Sam Raimi. [RENAISSANCE PICTURES - PHOTO12 VIA AFP]

Les corps dégoulinent, de bave, de sang, les liquides sont indéfinis. On réalise tout ça avec du maquillage bon marché qui abîme la peau des acteurs. Le faux sang est une mélasse à base de sirop Karo et de café lyophilisé passé au mixeur. Il colle sur la peau.

Les acteurs, épuisés, attrapent froid. A mi-parcours du tournage, il faut faire une pause pour la santé de l'équipe mais aussi pour aller redemander de l’argent à des sponsors.

Des effets spéciaux bricolés

Chapitre 06

RENAISSANCE PICTURES - COLLECTION CHRISTOPHEL VIA AFP

En attendant, Sam Raimi et Robert Tapert travaillent à la scène de décomposition finale en image par image. Particularité du film, faute de pouvoir se payer du matériel de pros, comme un steadycam ou bêtement des rails pour un travelling, l'équipe fabrique tout avec les moyens du bord.

Quand on parle d’"Evil Dead", on parle de Shaky Cam. De "shake", secouer et "cam", caméra. Une appellation inventée pour décrire ce procédé créé pour "Evil Dead" qui permet à la caméra d'être tout le temps en mouvement. Comment? Grâce à une barre métallique sur laquelle est fixée une caméra et, aux extrémités, deux coureurs à pied. Ainsi, on ne fait pas de prises de vues aériennes pour survoler l'étang - les drones n’existent pas encore - mais on utilise le dévouement de Bruce Campbell, plongé dans l’eau glacée, qui tire un radeau où se tient en équilibre le cinéaste qui brandit la caméra, son bras faisant office de steadycam. Le grand-angle fait le reste.

"Evil Dead" de Sam Raimi, 1981. [Archives du 7eme Art -  Photo12 via AFP]"Evil Dead" de Sam Raimi, 1981. [Archives du 7eme Art - Photo12 via AFP]

Pas de grue non plus lors du fameux travelling au-dessus des poutres, mais une passerelle de fortune et un support de caméra coulissant sur un piquet de bois enduit de vaseline.

Quant au magnifique travelling final qui fonce à travers les pièces de la cabane, il est fait avec une caméra poussée sur une mobylette.

Le système D a gagné. Le montage rapide et serré fera le reste. Le film est bouclé le 23 janvier 1980. Il reste plusieurs mois de montage. Sam Raimi sera aidé par son ami Joel Coen.

L'encouragement de Stephen King

Chapitre 07

Keystone

Le film sort en première à Detroit en octobre 1981, une seule projection publique en seconde partie du "Rocky Horror Picture Show". La vraie sortie, la sortie nationale, a lieu en 1983.

La meilleure façon de regarder un film d’horreur, c’est de s’asseoir au milieu de la foule pour sentir l’énergie circuler. Quand le public commence à avoir peur collectivement, à hurler à gorge déployée à l'unisson, ce sentiment se répand comme un feu de forêt. Quand un film trouve ainsi son public, il n’y a rien de meilleur au monde.

Sam Raimi, dans une interview de 1981.

Le film va fonctionner au-delà des espérances du réalisateur. En 1982, année de sa présentation au marché du film à Cannes, "Evil Dead" fait sensation. On n'a jamais vu gore plus assumé. Mais surtout, le film va bénéficier d'un coup de pouce inattendu du maître de l'horreur, Stephen King, qui signe dans le Twilight Zone Magazine une critique dithyrambique qualifiant "Evil Dead" de "film d'horreur le plus férocement original de 1982".

Du coup, "Evil Dead" a passé du statut d'obscur petit film à celui d'oeuvre hautement recommandable. C’est ce qui nous a fait passer de l’ombre à la lumière et qui nous a permis de réaliser un autre film. Je serai éternellement reconnaissant à Stephen King.

Sam Raimi à propos de la critique élogieuse du maître de l'horreur.

Pari réussi donc pour ce jeune cinéaste de 23 ans qui veut mettre les gens sur les genoux et leur ôter l’envie de s’embrasser quand ils regardent son film. La citation de l’écrivain est martelée sur l’affiche et tous les supports commerciaux. Le succès est au rendez-vous. Des 350'000 dollars qu’il a coûté, "Evil Dead" en rapporte au fil des ans 29'400'000. La sortie sur VHS achève d’en faire un film culte.

Le film glane plusieurs prix, dont le Saturn Awards 1983 pour le meilleur film à petit budget. Il trouve également une autre vie à travers des comics, une comédie musicale, des jeux de rôle, des jeux de société et vidéo, dont le premier, "The Evil Dead", sort sur Commodore 64 en 1984.

En 1987, toute l’équipe reprend du service pour "Evil Dead 2", puis en 1992 pour "Evil Dead 3". En 2013, "Evil Dead" sort un reboot produit par Sam Raimi ainsi qu’une série télé, "Ash vs Evil Dead".

Si on sait que Stephen King a beaucoup aimé "Evil Dead", on sait moins que Federico Fellini en a également chanté les louanges.

Un prochain "Evil Dead"?

Chapitre 08

uckaroo Entertainment / Curse Productions - Collection ChristopheL via AFP

Sam Raimi fait donc ses classes avec "Evil Dead", un, deux et trois avant de faire une petite escale vers la comédie avec "Mort sur le grill", coécrit avec les frères Coen. En 1993, il réalise "Mort ou vif", un western au casting prestigieux: Sharon Stone, Gene Hackman et Leonardo DiCaprio. En 1998, il change de style, obtient deux nominations aux Oscars pour son polar très humain et très noir, "Un Plan simple". Et quand arrive la vague des comics, il s'empare de "Spider-Man" en 2002. Triomphe planétaire, suivi de "Spider-Man 2 et 3".

"Jusqu'en enfer", film d'horreur qui a eu plus de moyens que "Evil Dead". [ Buckaroo Entertainment / Curse Productions - COLLECTION CHRISTOPHEL ]"Jusqu'en enfer", film d'horreur qui a eu plus de moyens que "Evil Dead". [ Buckaroo Entertainment / Curse Productions - COLLECTION CHRISTOPHEL ]

Sam Raimi revient au film d'épouvante en 2009 avec "Jusqu’en enfer". Et maintenant? En avril 2020, Sam Raimi annonçait qu'il réaliserait le vingt-huitième film de l'univers cinématographique Marvel, "Docteur Strange in the Multiverse of Madness", sortie prévue en mai 2022. Et en tant que producteur, il a engagé le réalisateur irlandais Lee Cronin, auteur de "Le Trou dans le sol", un film d'horreur surnaturel, pour écrire et réaliser le quatrième volet de "Evil Dead". Les deux hommes ont collaboré sur un épisode de la série d'horreur de la plateforme Quibi, "50 états de peur". Quand on vous disait que le propre des morts de Sam Raimi étaient d'être increvables...