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Julien Hervieux: "C'est à l'école d'éduquer, pas au cinéma"

L'actrice Hattie McDaniel (à droite) est la première interprète afro-américaine à recevoir un Oscar en 1940 comme meilleure actrice dans un second rôle, pour son incarnation de Mammy dans "Autant en emporte le vent". [Film Company/ MGM / Photo12 via AFP]
Après lʹaffaire "Autant en emporte le vent", Variety publie sa liste de 10 films "problématiques" / Vertigo / 7 min. / le 25 juin 2020
Retiré pour racisme, "Autant en emporte le vent" a été remis en ligne accompagné de deux vidéos rappelant le contexte historique du tournage. Infantilisation du public ou invitation à poser de nouveaux regards critiques sur les oeuvres?

Après avoir été momentanément retiré de la plateforme HBO Max, car jugé raciste et donnant de l'esclavage une vision édulcorée, "Autant en emporte le vent " a été remis en ligne, mercredi dernier, accompagné de deux vidéos rappelant le contexte historique du tournage.

L'affaire a fait beaucoup de bruit, mais le phénomène de la contextualisation n'est pas nouveau. Disney, souvent accusé d'appropriation de biens culturels, diffuse avant chaque projection un message indiquant que le film "pourrait contenir des caricatures dépassées". Infantilisation du public ou invitation à poser de nouveaux regards critiques sur les oeuvres?

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De "Forrest Gump" au "Silence des agneaux"

Dans la foulée, le journal Variety a publié sa propre liste de dix films "à problèmes" méritant, selon lui, une contextualisation.

Parmi eux, "L'Inspecteur Harry", film jugé trop violent et qui ridiculise les juges libéraux; "Forrest Gump" parce qu'il se moque de la contre-culture des années 60 et "Le Silence des agneaux" car le tueur en série est un homme qui rêverait d'être une femme et que le film est offensant pour les transsexuels.

Quentin Tarantino est aussi attaqué pour son dernier long-métrage, "Once Upon A Time...in Hollywood" qui exalte une époque qui "rejetait l'émancipation des femmes, les minorités et les hippies", mais aussi parce qu'il dresse un portrait peu flatteur de Bruce Lee et passe sous silence les talents afro-américains.

Et aussi une pétition

Autre rebondissement, une pétition demande que soit retiré de Netflix "Split", le thriller M. Night Shyamalan qui met en scène un tueur en série avec des troubles dissociatifs de l'identité. Les pétitionnaires estiment que le film porte atteinte à toutes les personnes souffrant du même trouble.

Entre ceux qui crient à la censure stalinienne et ceux qui invoquent la nécessaire évolution des mentalités et la reconnaissance des torts infligés, le débat s'enflamme.

L'avertissement deviendra-t-il une norme?

L'avertissement existe déjà et depuis longtemps. Avant chaque film, il est indiqué "Fiction" pour ne pas le confondre avec un documentaire.

Julien Hervieux, alias lʹOdieux Connard, écrivain et blogueur

Pour le blogueur, n'importe quel film, même le plus innocent, porte en lui de quoi irriter, fâcher ou humilier un groupe ou une communauté. "Moi, par exemple, je porte des lunettes. Or, dans presque tous les films, les garçons qui en portent sont informaticiens, un peu neuneu, timide et sans succès auprès des filles. C'est aussi discriminant et caricatural. Si on commence comme ça, la liste est sans fin", dit l'écrivain et blogueur provocateur Julien Hervieux, alias lʹOdieux Connard.

S'identifier ou identifier une catégorie

Pour lui, le problème est ailleurs. Le cinéma a besoin de créer des personnages auxquels les gens s'identifient mais il estime dommageable que l'identification ne porte que sur la couleur de la peau, du genre ou de l'orientation sexuelle. "Il est plus important qu'on s'identifie à un personnage pour ce qu'il fait que pour ce qu'il est. Dans "Game of Thrones", par exemple, mes personnages préférés, ceux auxquels je m'identifie, sont les femmes. Il me semble important de s'approprier des personnages qui ne sont pas forcément vous, qui sont différents, c'est plus sain, plus ouvert, plus empathique dans votre rapport aux autres. Cela étant, je trouve très bien qu'on représente des groupes plus isolés ou minoritaires, mais cela reste le choix du réalisateur. Aucun cahier des charges ne doit lui être imposé" poursuit-il.

Propagande contre propagande

Les détracteurs de la contextualisation parlent de révisionnisme, de communautarisme et de propagande. Les tenants d'une relecture critique des oeuvres parlent eux aussi de propagande, estimant que tout le cinéma, en particulier hollywoodien, l'a pratiquée pour forger une nation blanche, patriarcale et hétérosexuelle. Quelle est alors la solution? "L'école, répond Julien Hervieux. Ce n'est pas au cinéma, ni à des entreprises privées comme Facebook, de décider, politiquement, ce qui est visible ou ne l'est pas. C'est l'école qui doit donner les armes pour que n'importe quel spectateur soit en mesure de juger ce qu'il voit".

Autre solution, rendre visibles ceux qui ne l'ont pas été, comme l'a fait Netflix avec sa série "Hollywood" qui rend hommage aux oubliés de l'histoire - Afro-Américains, femmes, Asiatiques, gays - avec une fiction entraînante qui reprend tous les codes du divertissement à l'américaine.

 Propos recueillis par Rafael Wolf

Adaptation web: Marie-Claude Martin

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