Modifié le 26 décembre 2019 à 08:40

"It Must Be Heaven", un film drôlement désespéré et désespérément drôle

Image tirée du film "It Must Be Heaven" d'Elia Suleiman.
"It Must Be Heaven" d'Elia Suleiman, un film burlesque sur le thème de l'exil Tout un monde / 5 min. / le 24 décembre 2019
Avec son dernier long-métrage, quasi muet, le réalisateur palestinien Elia Suleiman signe l'un des plus beaux appels à la résistance et à la liberté de pensée. Cette chronique burlesque sur le thème de l'exil a reçu le Prix Spécial du Jury à Cannes.

Très joli cadeau de Noël avec la sortie ce mercredi du long-métrage "It Must Be Heaven" réalisé par le Palestinien d'origine chrétienne Elia Suleiman. Déjà récompensé à Cannes en 2002 pour son film "Intervention Divine", il a reçu cette année le Prix Spécial du Jury.

Elia Suleiman est né à Nazareth en Galilée, "patrie" de Jésus selon les évangiles et devenue aujourd'hui la plus grande ville arabe de l'Etat d'Israël avec plus de 75'000 habitants. La ville sert de décor au film et fait office de point d'ancrage pour le cinéaste qui, comme beaucoup de Palestiniens, a vécu une grande partie de sa vie en exil.

L'exil et le retour au pays

Cette thématique infuse d'ailleurs tout l'esprit du film. "La ligne directrice du film, c'est ce personnage qui quitte son pays natal et tente de trouver une alternative", explique le réalisateur à la RTS. "Mais partout où il va, il trouve le même état de tension, d'anxiété, de présence policière et de check points. Exactement comme à la maison. Le film fait allusion à la violence globale que nous vivons aujourd'hui et c'est pourquoi il a été tourné dans différents pays. Et le personnage, où qu'il aille, pense qu'il va trouver le paradis. Mais au final, il retrouve toujours sa propre problématique: celle du retour au pays."

>> A voir, la magnifique bande-annonce de "It Must Be Heaven":

Le titre du film, "It Must Be Heaven", fait référence à la recherche du paradis sur terre et d'une terre d'asile idéale qui bien sûr n'existe pas. Après avoir cherché refuge à Londres puis à New York et Jérusalem, Elia Suleiman vit actuellement à Paris, où se déroule une bonne partie de son film.

Un regard critique et affûté

Et pour ce Palestinien en exil, cette ville n'a rien à voir avec le paradis sur terre. Il pointe dans le viseur de sa caméra l'absurdité des politiques sociales et sécuritaires dans les pays occidentaux. Cette prise de distance permet au réalisateur de porter aussi un regard critique sur les sociétés qu'il observe avec son regard très affûté. Un regard drôle également quand il filme du haut de la fenêtre de sa chambre d'hôtel des policiers français qui se déplacent en groupe sur des véhicules électriques monoplaces ou qui contrôlent le bon alignement des terrasses de café.

Cette comédie humaine implique une forme de distance par rapport à la société actuelle. "Je crois que cette distance que j'ai, pas seulement en France mais avec tout ce que j'observe, fait partie de tous mes films. Et je ne sais pas si cela est lié au fait que je sois un étranger quelque part. Vu l'accueil positif du public, cela signifie que nous la partageons tous. Je pense que nous sommes tous, d'une façon ou d'une autre, à la fois insiders et outsiders", dit-il.

>> A écouter également, Elia Suleiman dans "Nectar": "Je crois à une communication cosmique entre les êtres":

Elia Suleiman pour le film 'It Must Be Heaven' à Cannes en 2018.
Jacky Godard/Photo12 - AFP
Nectar - Publié le 18 décembre 2019

La jeunesse et l'espoir, aussi

Ce sentiment de non-appartenance est certainement lié aussi à son statut d'exilé. Elia Suleiman a été le premier réalisateur palestinien sélectionné en compétition à Cannes. Dans ce film, il raconte aussi la jeunesse et l'espoir. Et lorsqu'il filme son peuple, c'est pour montrer l'insouciance de la jeunesse palestinienne quand elle danse en boîte de nuit à Haïfa, en Israël. Il s'agit d'ailleurs peut-être du seul moment où le réalisateur s'éloigne d'une vision absurde et désabusée du monde.

Pour Elia Suleiman, cette nouvelle génération de Palestiniens est si inédite qu'il se rappelle exactement du moment où il l'a découverte.

La nouvelle génération a une vision globale de la Palestine. Leur idée de ce que c'est d'être Palestinien échappe au concept de nationalité. Il s'agit plutôt d'une identification avec la cause palestinienne à travers le monde. Donc ils sont à la fois jeunes, pacifistes et activistes! Et ils manifestent leur résistance à l'occupation avec des moyens festifs qui sont plutôt culturels.

Elia Suleiman, réalisateur

Une résistance apolitique

"Donc il ne s'agit pas simplement de danser mais de célébrer l'expression artistique. L'art est omniprésent autour de ces jeunes", poursuit-il. "En somme, la résistance passe par l'expression culturelle! Et je dois dire là encore que cette découverte ne concerne pas seulement la société palestinienne. Partout où je vais, je vois que le seul espoir réside dans cette nouvelle génération qui a trouvé un moyen beaucoup plus "esthétique" de résister. Ce n'est pas idéologique, les jeunes n'appartiennent à aucun parti. Et j'ai vu cela dans beaucoup d'endroits du monde", explique Elia Suleiman.

Derrière le discours pessimiste du cinéaste se cache l'espoir d'un monde meilleur porté par une nouvelle génération plus sensible et plus sage. "It Must Be Heaven" constitue donc une comédie à la fois "drôlement désespérée et désespérément drôle", selon les mots de son auteur, qui signe avec ce film quasi-muet l'un des plus beaux appels à la résistance et à la liberté de pensée.

Sophie Iselin/mh

Publié le 25 décembre 2019 à 11:19 - Modifié le 26 décembre 2019 à 08:40