Modifié le 28 novembre 2019 à 15:02

"Chanson douce", quand un roman à succès devient long-métrage

Karin Viard dans le rôle de la nounou Louise dans le film "Chanson douce" de Lucie Borleteau.
Karin Viard dans le rôle de la nounou Louise dans le film "Chanson douce" de Lucie Borleteau. [Studio Canal]
Le film "Chanson douce" adapté du roman de Leïla Slimani (Prix Goncourt 2016) est sorti mercredi. Comment transposer un roman à l'écran? Les explications de Frédérique Massart, responsable des droits audiovisuels chez Gallimard.

Il est toujours étrange de voir un roman adapté au cinéma et des personnages de papier prendre le visage d'acteurs connus. Fidèles ou surprenants, voire décevants, les exemples ne manquent pas. Les auteurs français comme les auteurs suisses sont concernés. "Le Milieu de l'horizon", roman paru chez Zoé en 2013, a récemment été adapté à l'image par la réalisatrice Delphine Lehericey.

La version filmée du Goncourt 2016, "Chanson douce", était très attendue, non seulement parce que ce roman a été un immense succès, mais aussi parce que son autrice Leïla Slimani est devenue une personnalité incontournable du monde littéraire français.

>> A écouter: "Chanson douce", le film qui éclaire le système précaire de garde d'enfants à domicile

L'affiche du film "Chanson Douce" de la réalisatrice Lucie Borleteau.
DR
Le 12h30 - Publié le 27 novembre 2019

Entretien avec Frédérique Massart de chez Gallimard

Des questions multiples peuvent surgir à propos de la façon dont une œuvre écrite se retrouve sur grand écran. Frédérique Massart, responsable des droits audiovisuels chez Gallimard, confirme que de nombreux réalisateurs et producteurs étaient intéressés par "Chanson douce".

Sylvie Tanette, RTS Culture: Le livre de Leïla Slimani a suscité de nombreuses demandes d'adaptation, comment avez-vous fait votre choix?

Frédérique Massart: Face à l'afflux des propositions, nous avons demandé à chaque producteur de revenir nous voir avec un réalisateur associé, et à chaque réalisateur, avec un producteur. Avec Leïla Slimani, nous avons reçu chacun des binômes qui se sont constitués. Finalement, nous avons retenu trois propositions qui nous paraissaient les plus intéressantes artistiquement mais aussi les plus solides en termes de production. Puis nous avons demandé à leurs auteurs de nous faire une offre financière pour l'achat des droits. Nous n'avons pas retenu la plus élevée mais celle qui correspondait à ce que nous avions envie de tenter d’un point de vue artistique.

S.T.: Les éditions Gallimard se soucient-elles toujours autant des adaptations réalisées à partir d'un livre qu'elles ont publié?

F.M.: Il est essentiel, à nos yeux, que les projets se trouvent dans des mains intéressantes. Cela a un impact sur la vie du livre. Nous prenons nos décisions conjointement avec les écrivains, leur point de vue nous importe au premier plan car il s'agit avant tout de leur œuvre. Nous les accompagnons dans la prise de décision, nous discutons beaucoup et voulons qu'ils soient satisfaits du projet choisi.

S.T.: Qu'apporte une adaptation au cinéma en termes de ventes de livres?

F.M.: Je n'ai pas les chiffres. Nous faisons bien entendu un réassortiment avec l'affiche du film qu'on envoie en librairie. Lorsqu'on parle d'une sortie cinématographique dans la presse, cela attise bien sûr la curiosité du public pour le livre.

S.T.: Quand intervenez-vous dans le processus de mise en images d'un roman? Le proposez-vous lorsqu'il est publié et récolte un certain succès, ou lorsqu'il est encore sous forme d'épreuves?

F.M.: Nous travaillons souvent en amont. Nous lisons les œuvres quand elles sont dans une version quasi définitive, mais avant parution bien sûr. Alors nous discutons de ce qui nous paraît intéressant d'évoquer concernant les droits d'adaptation audiovisuelle (cinéma et télévision) ou scénique. Nous tentons de susciter des projets. Dans le cas de "Chanson douce", beaucoup de propositions nous sont parvenues du fait du succès du livre.

S.T.: Existe-t-il des salons spécialisés, des lieux où vous vous rencontrez?

F.M.: La plupart du temps, nous rencontrons personnellement les gens intéressés, des producteurs, des réalisateurs qui nous sollicitent ou que nous avons sollicités. Nous tenons un registre de tout ce qui est recherché, ici ou ailleurs, aux Etats-Unis par exemple. Et lorsqu'on pense qu'un livre peut intéresser telle ou telle personne, on la contacte. Une bonne partie de notre travail consiste à raconter des histoires à des producteurs et des réalisateurs.

S.T.: Les éditions Gallimard se sont-elles toujours intéressées au cinéma?

F.M.: Chez Gallimard, le service des droits audiovisuels est très ancien, il me semble qu'il a quasiment toujours existé. Il y a une culture cinématographique, je pense liée au fait que Gaston Gallimard a été producteur lui-même de six films, dont le "Madame Bovary" de Renoir. 

S.T.: Avez-vous des regrets, des romans que vous n'avez pas réussi à faire adapter?  

F.M.: Bien sûr, il y a des livres dont je rêve de voir l'adaptation, dont j'ai raconté le contenu cinquante fois et pour lesquels je n'ai pas toujours trouvé la bonne personne. Parfois il faut juste être patient. Peut-être que certains ne seront pas adaptés, même s'ils sont très bien, parce que le processus est compliqué. Un réalisateur passe trois ou quatre ans sur un livre pour le transposer à l'écran. Il doit donc avoir envie de vivre avec pendant tout ce temps. Il y a aussi les questions en termes de possibilité de production. On peut avoir de très beaux scénarios qui ne trouvent pas leur financement.

Propos recueillis par Sylvie Tanette

Adaptation web: ld

Publié le 28 novembre 2019 à 14:31 - Modifié le 28 novembre 2019 à 15:02

En Suisse, "Le Milieu de l'horizon"

Côté suisse, voici la jolie histoire d'un roman paru chez Zoé en 2013. "Le Milieu de l'horizon", roman plusieurs fois primé, de Roland Buti devient un film éponyme en septembre 2019 par la grâce de la réalisatrice Delphine Lehericey et de l'actrice Laeticia Casta. Une première pour la maison d'édition genevoise qui se réjouit de cette expérience nouvelle. Yannick Stiassny, proche collaborateur de la direction, a suivi de près toute l’aventure qu'il qualifie de "travail de fourmis" et nous donne quelques clés.

Tout commence par une histoire de réseau. Le roman, par le bouche-à-oreille, tombe entre les mains d'un producteur – Box productions – qui approche l'éditeur puis la scénariste Joanne Giger. Celle-ci convainc sans peine Delphine Lehericey de l'intérêt cinématographique du roman. Début 2014, la construction du dossier démarre et les négociations commencent. Cinq ans et de très nombreuses pages contractuelles plus tard, le film est projeté en première au festival de San Sebastian et remporte le Greenpeace Award.

Roland Buti se souvient de son émotion ce jour-là, lui qui avait choisi de donner entière liberté à la réalisatrice, considérant le film comme une œuvre nouvelle. Plus concrètement, il a fallu examiner et signer de multiples conditions financières et techniques relatives aux revenus potentiels: nombre d'entrées dans les salles, vente de la vidéo, produits dérivés... L'avance perçue et partagée par l'éditeur et l'auteur se chiffre en plusieurs dizaines de milliers d'euros. Un montant proportionnel au budget du film. Le tout, assure-t-on chez Zoé, dans une collaboration étroite et complice entre les milieux du film et du livre et avec la joie de donner à ce très beau roman une nouvelle vie en le re-publiant en poche. Avec cette fois les visages de Laetitia Casta et du jeune Luc Bruchez en couverture.

asch