Publié le 26 novembre 2019 à 13:42

"Proxima", d'Alice Winocour, l'épopée galactique clouée au sol

La réalisatrice Alice Winocour lors du 67e Festival du film de San Sebastian le 21 septembre 2019.
L'invitée: Alice Winocour "Proxima" Vertigo / 41 min. / le 25 novembre 2019
La réalisatrice a bénéficié du soutien de l'Agence spatiale européenne pour tourner dans des lieux secrets. "Proxima" s'intéresse surtout aux entraînements auxquels doivent se plier les astronautes, en particulier son héroïne, également mère de famille.

Dans le cinéma français, "Proxima" fait figure d'Ovni. D'abord par son sujet, le plus souvent réservé au cinéma hollywoodien à gros budget. Ensuite, par son traitement. Le film d'astronautes s'emploie d'ordinaire à montrer la conquête, l'exploit, la confrontation avec d'éventuels ennemis. Alice Winocour, elle, s'intéresse aux préparatifs et aux coulisses de l'aventure spatiale, à la partie cachée de l'iceberg: les entraînements, la cohabitation pacifique entre plusieurs nations, l'apprentissage du sevrage, la solitude et la métamorphose des corps soumis à de nombreuses souffrances - nager avec une combinaison de 150 kilos ou se faire écraser le thorax dans la centrifugeuse - pour s'adapter aux conditions de l'espace.

Nos corps sont faits pour vivre sur terre et pas ailleurs. L'espace est une épreuve: on grandit de 5 à 10 centimètres, on perd le sens de l'équilibre, nos cellules vieillissent et notre vision se détériore. On ne voit jamais les efforts que doivent fournir les astronautes avant de partir en mission. En réalité, ils passent leur vie à s'entraîner et parfois même ne partent jamais.

Alice Winocour, réalisatrice française

Cette fascination pour les corps était déjà au coeur de ses films précédents. "Augustine" (2012) retraçait la relation entre le neurologue Charcot, spécialiste de l'hypnose, et sa plus célèbre patiente déclarée hystérique, tandis que "Maryland" (2016) racontait les troubles post-traumatiques d'un garde du corps de retour d'Afghanistan. "Pour moi, c'est l'idée même du cinéma, son essence: des corps qui expriment des émotions qui ne peuvent pas se dire en mots".

Pénétrer dans des lieux secrets, jamais montrés

"Proxima" est un film étrange, à la fois flottant et précis. Flottant comme ce petit monde, cosmonautes, entraîneurs, techniciens, qui semble vivre comme des expatriés, entre deux stations, sans effets personnels, chacun dans leur langue. Précis puisqu'il a été tourné dans les lieux même où se préparent les astronautes, l'Agence spatiale européenne à Cologne, Star City à 1h30 de Moscou, ville perdue au milieu de la forêt, et Baïkonour, au Kazakhstan, la base de lancement la plus active de la planète. "C'était très émouvant d'entrer dans des lieux restés secrets, vierges, jamais filmés", se souvient Alice Winocour qui a bénéficié du soutien de l'Agence spatiale européenne et de l'expertise de l'astronaute Thomas Pesquet ainsi que des conseils de Claudie Haigneré, première femme européenne dans l'espace.

Alice Winocour a aussi emprunté à Thomas Pesquet le nom de sa mission "Proxima":

Proxima, c'est l'étoile la plus proche de la terre. Mais elle est tout de même à quatre années lumière, soit à 40'000 milliards de kilomètres. Il nous faudrait 10'000 ans pour la rejoindre. Il me semble que cette métaphore traduit bien la relation mère-fille: si proche et si inaccessible.

Alice Winocour

Double sevrage

Sarah (Eva Green), astronaute française, s'apprête à quitter la terre pour une mission d'un an. Seule femme parmi les hommes, elle doit surtout apprendre à se séparer de sa fille de 8 ans. C'est une double rupture.

La réalisatrice, elle-même mère d'une fille de 8 ans, voulait que Sarah soit à la fois une super héroïne et une mère, ce qui est rarement représenté dans les films de SF. Dans "Gravity", elle a perdu son enfant, dans "Alien", elle n'en a pas. "Comme la charge parentale incombe encore aux femmes, la question est universelle mais dramatisée par le métier que fait Sarah: une bonne mère était-elle forcément parfaite, disponible en tout temps et dédiée entièrement à ses enfants ou peut-elle aussi s'épanouir professionnellement, vivre sa passion et la transmettre à sa fille? Ce que je montre, c'est que lorsque les mères partent, la famille se réorganise. En partant, Sarah laisse plus de place au père qui fait différemment mais qui fait très bien aussi. Du coup, la fille peut s'affranchir de l'emprise de la mère, de son attraction".

Ce qui est réussi dans "Proxima", c'est le rapport entre l'infiniment grand et l'infiniment intime, entre l'exceptionnel et le trivial, l'ambition et l'humilité, et tout le nuancier qui va avec.

L'Amazone poétique

Si, petite fille, Alice Winocour rêvait du ciel et des étoiles, il ne lui a jamais traversé l'esprit de devenir cosmonaute.

Monter en ascenseur est déjà une épreuve pour moi.

Alice Winocour

En revanche, elle a tout de suite pensé à Eva Green, une des rares actrices à pouvoir faire le grand écart entre l'univers onirique de Tim Burton et celui technochic de James Bond. "Elle dit elle-même qu'elle vient d'une autre planète. Elle a ce mélange à la fois militaire et poétique. Elle s'est entraînée comme une athlète".

Après deux ans à courir l'Europe, Alice Winocour rêve d'un film plus calme. "Je suis en train de finir le scénario. Cela se passera à Paris, la nuit, tout près de chez moi".

Marie-Claude Martin

Publié le 26 novembre 2019 à 13:42