Grand Format

"Delicatessen", un objet filmique non identifié

Introduction

Sorti en 1991, "Delicatessen" est le premier long-métrage des deux réalisateurs français Marc Caro et Jean-Pierre Jeunet. Le film a remporté quatre César.

Chapitre 01

Un film foisonnant à la limite de l'absurde

Les mots manquent pour décrire le monde foisonnant de "Delicatessen", de Marc Caro et Jean-Pierre Jeunet, sorti en 1991. Le film est à la fois fantastique, poétique, étrange, cannibale, punk, rétro, burlesque, morbide, doré, magique, fantasmagorique.

Il raconte l’histoire d’un ancien clown engagé par un boucher ogre comme homme à tout faire dans un immeuble aux confins du temps et de l’espace. S’y croisent un éleveur d’escargots, un fabricant de boîtes à meuh, des troglodytes végétariens, une scie musicale, une suicidaire inventive et une jeune femme amoureuse.

Les troglodytes végétariens dans le film "Delicatessen".
Les troglodytes végétariens dans le film "Delicatessen". [Eric Caro - Photo12/AFP]

Les acteurs Jean-Claude Dreyfus, Dominique Pinon, Rufus, Ticky Holgado, Marie-Laure Dougnac, Karin Viard sont tous embarqués dans un univers à la limite de l’absurde. Le film fait sensation quand il sort en 1991. La bande dessinée y côtoie l’univers de Marcel Carné, les photographies de Robert Doisneau et les utopies du magazine "Métal Hurlant".

L’esthétique particulière de "Delicatessen" marque son époque. Certains critiques regrettent l’aspect esthétisant de la chose, reprochant à ses auteurs leur originalité formelle. D’autres encensent ce film à part, unique en son genre à ce moment-là. Le film gagne quatre César en 1992.

"Delicatessen" est un film où le grinçant devient gracieux

Marc Caro, co-réalisateur du film

Chapitre 02

Un immeuble un peu particulier

Dans une ville imaginaire, couverte par un gros nuage noir qui obscurcit le ciel, un immeuble survit péniblement à une pénurie totale de nourriture. L’immeuble se dresse, seul, dans un environnement en ruines. Un régime totalitaire semble régner sur le monde dont la seule manifestation d’opposition est une mystérieuse bande de troglodytes végétariens.

Une jolie boucherie appelée Delicatessen, située au bas de l’immeuble, fournit régulièrement tous les habitants du lieu en viande. La provenance de celle-ci semble varier au gré des arrivées de nouveaux locataires qui ne restent jamais très longtemps.

Parmi les résidents permanents de l’immeuble, nous trouvons les deux frères Kube, constructeurs de petits pots de vache sonores, les boîtes à meuh. Il y a aussi le couple Interligator, dont la femme multiplie les tentatives de suicide, la famille Tapioca, Monsieur Potin qui vit seul dans une espèce de cloaque humide où il élève des escargots, Mademoiselle Plusse aux formes voluptueuses et finalement Clapet, le boucher interprété par Jean-Claude Dreyfuss qui est une sorte d’ogre et sa fille, Julie, romantique violoncelliste à la myopie attendrissante.

C’est dans cette communauté mystérieusement approvisionnée en viande que débarque un jour Louison, un clown à la retraite joué par Dominique Pinon qui se présente pour une place de gardien. Et on n'en dira pas plus, car l’histoire de "Delicatessen" mérite d’être découverte à la manière d’un diamant à multiples facettes.

>> A voir: la bande-annonce du film

Chapitre 03

La rencontre de Marc Caro et Jean-Pierre Jeunet

Marc Caro et Jean-Pierre Jeunet se rencontrent en 1973 lorsque ce dernier fait le mur de la caserne lors de son service militaire, et s’en va aux Rencontres Internationales du Film d’Animation d’Annecy. Sur place, il y rencontre un jeune gars qui lui vend le numéro un de son fanzine intitulé "Fantasmagorie", une revue française consacrée au cinéma d’animation. Il s’appelle Marc Caro. Entre les deux hommes, il y a tout de suite une connexion, une étincelle créative.

A la fin du service militaire, Jean-Pierre Jeunet collabore à la revue "Fantasmagorie" avec Marc Caro. Les deux jeunes gens rencontrent André Igual et Phil Casoar qui leur ouvrent les portes d’autres magazines. Caro travaille pour "Métal Hurlant". Il y publie des bandes dessinées. "Fluide glacial" arrive. "L’écho des Savanes" aussi.

Caro et Jeunet sont tous les deux autodidactes, résolument enfants de leur temps, biberonnés à la télévision et à la bande dessinée, amateurs acharnés de films d’animation qu’ils regardent ensemble dans la chambre de bonne de Jeunet qu’ils partagent, Caro dormant sur un matelas à même le sol.

Articles, dessins, animations, modelage, et premiers courts-métrages sont au programme, ainsi que des publicités pour Jean-Pierre Jeunet avec des spots pour Malabar, des clips pour Julien Clerc, "La fille aux bas nylon", Etienne Daho, "Tombé pour la France".

Leur court-métrage "Le Bunker de la dernière Rafale" sort en 1981 et devient vite un objet culte. Son univers steampunk, rempli de machines bizarres, à la tonalité d’un roman de Kafka, plaît. Il est projeté durant 8 ans en prélude à un autre film culte, "Eraserhead" de David Lynch. Premier succès pour le duo. Suivent, trois ans plus tard, "Pas de repos pour Billy Brakko" puis "Foutaises" en 1989 qui récolte une pluie de récompenses. C’est le moment de passer du court-métrage au long-métrage.

>> A voir: "Le Bunker de la dernière Rafale"

Toujours main dans la main, Caro et Jeunet écrivent trois scénarios dont seul, "Delicatessen" passe à cette époque-là du papier à l’image. "On a réussi à le réaliser, car c’était le plus simple des trois", note Jean-Pierre Jeunet.

Dans "Delicatessen", Caro et Jeunet mettent tout ce qu’ils aiment. Leur ambition de départ est de faire un film qu’ils ont envie de voir au cinéma. "Un film où pour quarante balles [le prix d’une place en 1991], quand tu sors, tu t’es marré et tu as eu peur. En fait ça n’est pas autre chose qu’une bonne recette de cuisine", souligne Jean-Pierre Jeunet.

Résultat, un film dans une époque indéterminée avec des restrictions constantes, inspiré par l' Occupation. Une société en état d’hébétude avancée dans laquelle la poésie peut affleurer telle une fleur dans les pavés.

Il y a du "Brazil" et du "Jour se lève" dans "Delicatessen". C’est un délire baroque mixé à la poétique de l’avant-guerre. C’est du Alexandre Trauner virant au punk. L’ombre de Jacques Prévert se profile, souligne les contours nostalgiques d’un Georges Perec, d’un Perrault et d’un Gustave Doré. Il y a du Tintin et du Tardi, du "Citizen Kane" et du "Quai des Brumes", du "Eraserhead" et du Buster Keaton.

Jeunet et Caro sont des perfectionnistes, ils font subir à la pellicule un traitement particulier dans un laboratoire italien. Le film, malgré sa noirceur, sera dans des tons mordorés répondant à l’imaginaire émerveillé des contes de Perrault.

Nous sommes des artisans. Faute de savoir fabriquer des meubles ou des chaussures, on fait des films en élaborant d'abord l’univers et les personnages avant de passer à l’intrigue.

Jean-Pierre Jeunet, réalisateur, dans le livre "Les cinémas de Caro et Jeunet".

Chapitre 04

Scénarisation et production

L'acteur Jean-Claude Dreyfus dans le rôle du boucher dans le film "Delicatessen".
L'acteur Jean-Claude Dreyfus dans le rôle du boucher dans le film "Delicatessen". [Eric Caro - Photo 12/AFP]

L’idée de base de "Delicatessen" vient un jour à Jean-Pierre Jeunet qui vit au-dessus d’une charcuterie. Parfois, il entend le bruit du hachoir. Il commence à délirer sur une idée du boucher qui dégommerait ses locataires et les donnerait à manger aux clients. Une histoire d’ogre, un peu à l’ancienne, comme celles qu'on raconte aux enfants.

L’idée du clown arrivant dans la boucherie vient de Marc Caro dont les parents travaillaient sur les marchés et faisaient les bateleurs. Caro a passé son enfance avec les forains, les manouches. "Je rêvais devant l’émission "La piste aux étoiles" et j’adorais les Sipolos, un couple qui jouait de la musique uniquement avec des instruments de clown: casseroles, sifflets", raconte-t-il. "Ils ont finalement travaillé avec nous sur le film, ils m’ont sorti des vieilles photos de clowns, ils ont coaché Pinon pour lui apprendre à jouer de la scie musicale".

La trame se pose facilement. Caro et Jeunet rédigent 30 pages en quelques jours, ébauchant les premiers jets de leur histoire. C’est un lieu clos, un truc pas trop cher, une idée marrante.

Caro trouve immédiatement le nom de la boucherie, Delicatessen, et imprime ce nom sur du papier parcheminé pour emballer la viande. Cette première page sur papier d’emballage avec le logo représentant un petit cochon servira à présenter le dossier.

Tout ça avant de proposer cet avant-projet aux producteurs. Ils sont confiants. "Delicatessen", c’est drôle, un peu enlevé, un peu décalé, plein d’originalité, et surtout, ils se sont fait un nom avec "Le Bunker de la Dernière Rafale".

Mais au moment de trouver de l’argent pour monter le projet, tous les producteurs partent en courant. Le projet se promène pendant trois ans. Personne n’en veut.

Boban Janevski, Mikael Todde dans le film "Delicatessen".
Boban Janevski, Mikael Todde dans le film "Delicatessen". [Eric Caro - Photo12/AFP]

Quand les deux créatifs parlent de leur goût pour le travail artisanal, les producteurs ne comprennent rien. Quand ils leur montrent des dessins du story-board, ils s’effraient. Les deux hommes viennent du court-métrage et ça n’intéresse personne. Si. Une. Claudie Ossard pour qui Jeunet a fait des pubs. Elle est la productrice, entre autres, de "37,2 le matin" et de "Charlotte for ever".

Elle leur offre un budget de 20 millions de francs français. Elle leur commande le scénario et monte la production. C’est à ce moment-là qu’apparaît Gilles Adrien pour les aider au scénario.

Le film est entièrement storyboardé. Chaque détail est soigné. Un gros travail va être de définir avec précision chaque personnage pour le placer dans une période, dans un endroit.

>> A écouter: l'émission "Travelling" consacrée au film

Karin Viard et Dominique Pinon dans "Delicatessen", de Marc Caro et Jean-Pierre Jeunet.
Eric Caro/Constellation/UGC - AFP
Travelling - Publié le 24 février 2019

Cette fois, le projet est lancé. Caro et Jeunet, tout heureux, préparent les décors, castent les acteurs, peaufinent le scénario. Ils entrent en production quelques semaines, visitent les égouts de Paris pour les scènes avec les troglodytes.

Et là, patatras. Leur productrice leur dit que tout s’arrête. Il faut faire une pause de deux semaines, le temps de trouver le complément du financement. Les deux semaines durent un an et finalement "Delicatessen" sortira comme un œuf de Pâques en avril 1991.

"Delicatessen", c’est 10 ans entre l’idée qui germe un jour au détour du cerveau, qui mûrit, qui se balade, jusqu’à la sortie du film en 1991. Une balade créative nourrie de joie et d’angoisses, de beaucoup de rires et de visites clandestines dans des égouts de Paris.

Chapitre 05

Le casting

Caro et Jeunet soignent leur casting. Ils repèrent des gens qui leur plaisent. Si les têtes d’affiche sont des talents reconnus, aucun n’est véritablement une star. Ils font surtout un film avec des physiques particuliers qui donnent toute leur plénitude à l’écran.

"J’ai toujours comparé un film à un grand jeu de construction. Dedans, il y a les acteurs, la musique, la photo, les costumes, les décors… tout ce qui nous plaît, à tous les deux. Et avec tout ça, le but, c’est d’utiliser absolument tous les éléments dans la boîte pour concocter l’œuvre la plus belle qui soit. Le fond et la forme ne font qu’un" explique Marc Caro.

>> A voir: Jean-Pierre Jeunet parle du casting du film "Delicatessen" dans l'émission "Spécial Cinéma" de la TSR du 25 mai 1991

Delicatessen : Le casting
Spécial cinéma - Publié le 27 mai 1991

Tous les acteurs vont attaquer leurs personnages de front. De manière très comique. Mais rapidement, ils se rendent compte que ces personnages sont subtils, qu’ils bénéficient tous d’une psychologie, de désirs particuliers.

Jeunet et Caro les font travailler de près les nuances de jeu. Chacun ses caractéristiques. La gestuelle doit être parfaite. Jean-Claude Dreyfus, Marie-Laure Dougnac, Karin Viard, Ticky Holgado. Rufus et bien sûr Dominique Pinon qui joue dans tous les films de Jeunet.

Chapitre 06

Tournage et studio

Avant chaque tournage, Marc Caro et Jean-Pierre Jeunet peaufinent. L’improvisation, ils n’aiment pas. Avant "Delicatessen", ils dessinent plus d’un millier de croquis pour bien cerner l’univers du film, structurer le récit, réfléchir aux mouvements de caméra.

Le tournage de "Delicatessen" dure 16 semaines. 900 plans. Tout le monde est très motivé. Certainement conscient qu’on est en train de tourner quelque chose de particulier, de décalé, d’assez loin de ce que propose alors le cinéma français.

Les décors sont construits dans les anciens entrepôts de la Seita à Pantin, là où Luc Besson a fait "Nikita". Des locaux pas chers. Mais avec des pigeons. Il y en a tellement qu’il faut faire péter des pétards pour les faire fuir avant de tourner les scènes. Il ne peut pas y avoir de roucoulements de pigeons quand, dans le film, les gens n’ont rien à manger.

Dans les studios, on construit un immeuble dans un style vieux Paris. Sur sa façade, des ampoules éclairent faiblement les pavés luisants. L’horizon est constamment ténébreux. Les décors et l’ambiance générale rappellent l’Occupation.

>> A voir: Jean-Pierre Jeunet parle des décors du film "Delicatessen" dans l'émission "Spécial Cinéma" de la TSR du 25 mai 1991

Delicatessen : Les décors
Spécial cinéma - Publié le 27 mai 1991

Sur le tournage, les rôles sont bien répartis. A Caro la direction visuelle et artistique, la création des personnages, de la scénographie, de l’aspect pictural. À Jeunet, la direction d’acteurs et la direction du film. Quant à la photographie, elle est signée Darius Khondji.

Chapitre 07

Sortie du film

Quand "Delicatessen" sort, c’est un peu un pavé dans la marre. Ou un pied de nez. Certains adorent, d’autres détestent. On leur reproche leur côté esthétisant.

Jeunet se justifie: "Côté esthétique-léché, on savait qu’on allait se faire taper dessus. Nous nous sommes efforcés de bannir les effets gratuits. Dans les films de Sergio Leone, même dans les plans immobiles, il n’y a rien de gratuit. On essaie d'aller vers ça. Nous n’avons pas favorisé un des paramètres du film plus qu’un autre. Nous avons travaillé autant la structure du récit, que l’image, que le jeu des acteurs, que les costumes, que l’affiche… en fait, tous ces reproches ce sont des compliments".

"Delicatessen" remporte 4 César en 1992: Meilleur scénario, Meilleurs décors, Meilleur montage, et Meilleur Première Œuvre.

>> A voir: "Delicatessen" reçoit le César 1992 de la Meilleure Première Oeuvre

 

"Delicatessen" se vend dans 45 pays. Caro et Jeunet gagnent le prix du Premier film au festival de Tokyo, assorti d’un chèque de 850'000 frs. Comme ils partagent la même chambre pendant le festival, ils ne dorment pas, persuadés que l’autre va l’étouffer pour toucher l’intégralité de la somme.

"Les César et les prix, c’était vraiment surprenant, se souvient Marc Caro dans le magazine "Première". Et ça nous a permis de faire "La Cité des enfants perdus". Le film a pris par le bouche-à-oreille, le nombre de salles a augmenté petit à petit. On n’arriverait plus à faire ce film aujourd’hui. Déjà qu’à l’époque ce n’était pas facile. Mais il y avait encore des gens qui avaient envie de faire de belles choses, qui avaient une vision artistique du cinéma".

L’époque de "Delicatessen" est définitivement terminée. Mais le film existe et il ne reste plus qu’à le voir ou le revoir au cinéma.

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Crédits

  • Une proposition et des textes de:

    Catherine Fattebert

  • Réalisation web:

    Andréanne Quartier-la-Tente

  • Références

    Le making-of de Delicatessen https://www.youtube.com/watch?v=SNNaass9Zh4

  • Masterclass Jean-Pierre Jeunet, BIFFF 2014 https://www.youtube.com/watch?v=45teS0TcqOI

  • DJAN, Laurent, Les cinémas de Caro & Jeunet, Editions Cernunnos/Dargaud 2018

  • JEUNET, Jean-Pierre, Je me souviens…500 anecdotes de tournage, LettMotif, 2018

  • RTSCulture

    Février 2019