Modifié le 13 janvier 2019 à 10:34

"Les Invisibles", la comédie qui donne de la dignité aux femmes sans-abri

Louis-Julien Petit, réalisateur.
L'invité: Louis-Julien Petit, "Les invisibles" Vertigo / 1h29 / le 10 janvier 2019
Après le gaspillage alimentaire dans "Discount", Louis-Julien Petit s'attaque dans "Les Invisibles" à la grande précarité des femmes SDF. Cette comédie sociale hilarante éclaire une réalité aussi dure que sous-estimée.

"Les Invisibles" est le troisième long-métrage du réalisateur Louis-Julien Petit. Audrey Lamy, Corinne Masiero,  Noémie Lvovsky et Deborah Lukumuena sont à lʹaffiche de cette comédie qui nous emmène dans un centre dʹaccueil de jour, LʹEnvol, qui va fermer ses portes dans les trois mois. Désormais, la fin justifie les moyens: falsifications, pistons, mensonges, les travailleuses sociales vont outrepasser toutes les règles pour arriver à réinsérer à temps les femmes SDF dont elles s'occupent.

Le choc de l'humour

Le projet  des "Invisibles" est issu de la lecture de l'ouvrage de Claire Lajeunie "Sur la Route des Invisibles" (Michalon) paru en 2015, et du documentaire qu'elle en avait tiré "Femmes invisibles, survivre dans la rue".  Bouleversé, le cinéaste décide de faire un film de fiction sur le sujet. Mais avant cela, il passe une année dans différents centres pour SDF en France. "En allant à leur rencontre, j'ai été sidéré de voir à quel point l'humour et l'émotion qui sont dans le livre étaient présents dans les centres d'accueil."

L’humour, ça permet de garder la tête hors de l’eau. Dans le film, grâce à la comédie, on regarde les femmes sans-abri non pas avec un regard de dame patronnesse, mais à égalité. Cela crée un effet miroir et les spectateurs se rendent compte que personne n’est à l’abri d’un accident de vie. 

Corinne Masiero, comédienne dans "Les Invisibles" qui a elle-même connu des années de galère.

Une comédie néo-réaliste

Pour Louis-Julien Petit, c'est une évidence, le registre de la comédie s'impose. "La comédie est la meilleure façon de sensibiliser. Elle fédère, rassemble, surtout en période de crise. Regardez, les plus grandes comédies anglo-saxonnes (Ken Loach, Stephen Frears) ont été réalisées dans l'après Thatcher. Dans le sillage de la société pressurisée ont émergé des cinéastes qui ont réussi à rire du pire."

>> A regarder, la bande-annonce de "Les Invisibles":

 

En pleine crise des gilets jaunes, le film fait en effet un très bon démarrage en France après avoir déjà remporté quatre prix du public dans des festivals importants. Une comédie qui fait du bien mais '"pour autant il ne s'agit pas d'un feel-good movie. On est plutôt dans une fibre néo-réaliste, on part d'un constat dur et bien réel pour ouvrir sur une perspective combative: puisqu'on n'a plus rien à perdre, on peut tout gagner."

Une fiction engagée

Dans le film, les comédiennes Audrey Lamy (une assistante sociale) et Corinne Masiero (la directrice du centre) incarnent des résistantes modernes. Ce qu'elles font est interdit mais juste. La grande question que pose le film est bien là: est-ce qu'aujourd'hui, quand on est pris à la gorge, on va baisser la tête ou décider de la relever et essayer de se battre? Lorsque pour combattre l'injustice on choisit d'enfreindre la loi, cela s'appelle la désobéissance civile.

Dans son film précédent "Discount", qui traitait de gaspillage alimentaire, le réalisateur posait déjà des enjeux semblables. Il y dépeignait le monde terrible de la grande distribution qui jetait sans vergogne des denrées encore consommables et en même temps décrivait le bel élan de solidarité autour d’une épicerie alternative à la limite de la légalité. "C'était en 2015. Depuis, dans la foulée de la COP 21, la loi a changé et il est maintenant interdit de jeter des produits non périmés."

Corinne Masiero, Coluche au féminin ?

Corinne Masiero dans "Discount", le film précédent de Louis-Julien Petit.
Corinne Masiero dans "Discount", le film précédent de Louis-Julien Petit. [Wild Bunch Distribution / Elemiah - Collection ChristopheL/AFP]
 

Corinne Masiero (avec qui le réalisateur avait tourné "Discount" et "Carole Mathieu") a elle-même traversé des années très difficiles avant de devenir comédienne et de devoir maintenant gérer l'énorme succès de "Capitaine Marleau". "J'ai écrit le film en pensant à elle. Elle est la preuve vivante qu'on peut s'en sortir. Elle reste très engagée et garde une parole forte. Corinne Masiero est un peu notre nouveau Coluche en femme. On en a besoin."

Autour de sa troupe de comédiennes chevronnées, Louis-Julien Petit a choisi de faire appel à des actrices non-professionnelles qui ont elles-même connu la rue. "Des interprètes confondantes de naturel qui vont nous donner une magistrale leçon de vie". Contrairement à ce que l'on est porté à croire, ces femmes ne sont pas des assistées. La plupart du temps, elles ont dû fuir une situation personnelle insupportable, très violente. "Or ces femmes, qui viennent de toutes sortes d'horizons, ont des compétences, certaines sont trilingues, voire quadrilingues."

En faisant aussi jouer des femmes non professionnelles qui ont connu la rue, je ne cherchais pas des histoires personnelles, je cherchais des personnalités. Ces femmes ne sont pas des victimes mais des combattantes modernes. Elles ont mis leur vérité au service du film mais pas leur propre histoire.

Louis-Julien Petit, réalisateur, à propos des actrices non professionnelles du film

Femme et à la rue, c'est la double peine

Quand on traverse une crise, ce qui peut arriver à tout le monde, on a besoin d'amis, d'entourage, de famille. Certaines personnes n'en ont pas ou plus. Et c'est là que l'institution à un rôle crucial à jouer. Ces femmes sont "Invisibles" alors qu'elles représentent 40 % des personnes à la rue en France. "La maire de Paris a vu le film en août et a ouvert un centre d'accueil à l'Hôtel de Ville de Paris. Depuis le 13 décembre, 75 femmes y vivent 24 heures sur 24 au chaud et surtout en sécurité. Car pour une femme, être à la rue représente aussi un risque permanent d'agression."

Propos recueillis par Pierre Philippe Cadert

Réalisation web: Manon Pulver

Publié le 11 janvier 2019 à 17:21 - Modifié le 13 janvier 2019 à 10:34