Grand Format Le parfum

Le parfum, ce magicien qui nous téléporte

Introduction

Trois musées en Suisse romande s'intéressent simultanément au parfum. Le Mudac se penche sur le métier de parfumeur, le Musée de la main interroge l'olfaction humaine et ses émotions, tandis que Photoforum Pasquart, à Bienne, tente de traduire les fragrances en images.

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Les mots qui manquent

Longtemps considéré comme le plus archaïque, le plus animal et le moins noble de tous les sens, l'olfaction manque de vocabulaire et doit, le plus souvent, emprunter au lexique des autres sens.

Il faut attendre le XVIIIe siècle et le sentiment de nature de Jean-Jacques Rousseau pour le revaloriser.

L'odorat est le sens de l'imagination.

Jean-Jacques Rousseau

Un siècle plus tard, Marcel Proust en fait l'éblouissante démonstration avec l'épisode de la madeleine, où le héros de "la recherche" enclenche le processus des réminiscences avec ce petit gâteau trempé dans le thé.

Marcel Proust assis sur son sofa-madeleine. Marcel Proust assis sur son sofa-madeleine. [Alessandro Lonati - Leemage/AFP] Depuis, les scientifiques ont prouvé que non seulement l'odorat était le premier sens perceptible par le foetus - et donc un déclic pour que le cerveau se développe - mais aussi que les souvenirs évoqués par l'odorat sont plus anciens que ceux suscités par un nom, un mot.

En d'autres termes, il y a moins d'informations perdues dans la mémoire olfactive que dans toutes autres.

"Qui maîtrisait les odeurs, maîtrisait le coeur des hommes", écrit Patrick Süskind dans "Le Parfum", ce best-seller qui raconte comment un assassin doté d'un nez exceptionnel réussit à se faire passer pour un dieu grâce à la création de son parfum parfait. Paradoxe: cette fragrance, fruit de tous ses crimes, inspire l'amour universel.

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"Nez à nez" au mudac

Aucune volonté de pouvoir chez les nez, un métier aussi rare que celui d'astronaute. Magiciens des odeurs, ils sont là pour réactiver nos mémoires intimes ou collectives.

Isabelle Doyen, parfumeuse indépendante, explique comment toute sa vie, elle a cherché à reproduire la rose sentant la poire du jardin de sa grand-mère.

"Il existe bien une distillation de roses et une extraction, mais chacune ne représente qu'une sorte de roses, alors qu'il y a des milliers de parfums différents. C'est à nous de chercher les différents ingrédients qui composent la fleur et de les isoler. C'est comme un puzzle", dit-elle à la RTS.

>> A écouter: deux nez décrivent le parfum qu'ils imaginent à partir d'un mot ou d'un son dans "Vertigo"

L'affiche de l'exposition "Nez à nez. Parfumeurs contemporains" au mudac.
mudac.ch
Vertigo - Publié le 14 février 2019

On a jamais tort quand il s'agit de décrire une odeur, tant les senteurs font appel à la mémoire subjective. Magicien, alchimiste, sorcier, le nez est à la fois un créateur et un traducteur.

Je parle une langue, celle de l'odorat, et j'essaie de traduire en odeurs les mots ou les sons que j'entends.

Céline Ellena, parfumeuse.

Céline Ellena est une des treize invitées de l'exposition "Nez à Nez", au musée du Mudac, à Lausanne, qui raconte le processus et le parcours créatif des parfumeurs. Chaque nez y expose trois de ses jus.

Mais comment évoquer un art qui ne se voit pas, ne s'entend pas et ne se touche pas? "Le parfum est la matière même de "Nez à Nez"" explique Claire Favre Maxwell, la commissaire de l'exposition.

Pour ce faire, le mudac a imaginé un parcours d'une grande sensualité, avec des dispositifs immersifs, interactifs et oniriques pour découvrir le parfum tout nu, dénué de tout message, flacon, nom ou marque. "Il faut écouter le parfum comme le disent les Japonais", recommande Jeanne Doré, rédactrice en chef de la revue "Nez".

>> A voir aussi: La naissance d'un parfum dans "A bon entendeur"

La naissance d’un parfum
A Bon Entendeur - Publié le 19 février 2019
 

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"Quel flair!" au Musée de la main

De son côté, le Musée de la main, sous le titre "Quel flair! Odeurs et sentiments", s'intéresse aux incroyables capacités de l'olfaction humaine, à la connexion intime entre ce sens longtemps sous-estimé et nos affects, en présentant une large palette d'expériences sensorielles.

L'odorat ne permet pas seulement de s'enivrer des meilleurs parfums du monde, il a plusieurs fonctions fondamentales: apaiser, protéger, séduire, alerter ou reconnaître.

D'ailleurs, les personnes qui ont perdu ce sens - anosmie - rencontrent plusieurs problèmes, notamment liés à la nourriture. "Ils se plaignent d'un sentiment d'insécurité, incapables de reconnaître une odeur qui les alerteraient, le feu ou le gaz. Ils souffrent également de ne plus pouvoir sentir leur propre odeur corporelle, et ont tendance à se laver plusieurs fois par jour", explique la chercheuse Géraldine Coppin.

>> A écouter, les sortilèges du parfum, via la science ou l'artisanant:

Le nez peut être entrainé à reconnaître les odeurs.
Olly - Fotolia
Nectar - Publié le 18 février 2019

A l'entrée du musée, on est accueilli par un tableau qui témoigne du nombre de publications scientifiques selon les organes humains. En tête le cerveau qui a droit à tous les honneurs et en dernière position, en tout dernier vraiment, le nez.

Même s'il a été mis de côté pendant très longtemps, plusieurs travaux empiriques montrent combien l'homme peut être sensible à certaines odeurs, parfois plus que les animaux.

Sylvain Delplanque, chercheur au Centre interfacultaire en sciences affectives de l'uni de Genève.

L'exposition fait aussi la part belle aux costumes et masques que portaient les médecins au temps de la peste et propose certaines oeuvres liées à l'odorat, comme ce "Tour du monde en 80 déos", une guirlande de sprays colorés, signée Boris Raux.

Un travail qui interroge nos référents et fantasmes olfactifs alors que nous sommes de plus en plus urbains, donc très éloignés des odeurs de la nature que l'industrie tente de restituer.

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Photoforum Pasquart: dire l'odeur par l'image

Tout aussi enivrant, Photoforum Pasquart, à Bienne, relève un autre défi: exprimer l'odeur par l'image. Sa directrice et curatrice, Danaé Panchaud, a ainsi proposé à cinq photographes de tisser des liens entre la photographie et la parfumerie, dont les processus de création peuvent être comparés. Leurs travaux, en majorité inédits ou produits pour l'occasion, seront exposés jusqu'au 31 mars.

Danaé Panchaud admet qu'il s'agit d'une exposition assez personnelle, elle-même passionnée par les parfums et leurs fabrications.

Enfant, j'étais très myope, alors j'ai commencé à appréhender le monde par le nez. Comme je vivais à la campagne, les odeurs d'animaux, de nature, de saison étaient puissants. J'en garde un souvenir vivace.

Danaé Panchaud, directrice du Photoforum Pasquart et curatrice de l'exposition "Sillages"

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Cinq expériences visuelles

Mercurochrome, antiseptique, chair sucrée, sang, draps trop amidonnés rappellent les odeurs d'enfance de Virginie Otth qui a passé plusieurs années à l'hôpital. C'est sur ce principe de la juxtaposition - qui est aussi celui de la mémoire - que l'artiste évoque des univers olfactifs dans ses "Compositions d'odeurs". A l'instar de l'image ci-dessous, elle combine des éléments de couleurs, de textures, selon le protocole de la pyramide des odeurs avec ses notes de tête, de coeur et de fonds.

"Et pour réussir un parfum, il faut aussi une note dégueulasse qui permet de rehausser les autres. Dans la composition marine, la note sale est le poulpe", explique cette passionnée qui fabrique son parfum elle-même.

Compositions d'odeurs de Virginie Otth (2018)
Compositions d'odeurs de Virginie Otth (2018) [Virginie Otth - Photoforum Sillages]

Dans "Cadre d'enfleurage", la même Virginie Otth dresse un parallèle entre deux techniques, celle de la parfumerie et celle de la photographie. L'enfleurage consiste à déposer fleurs et plantes, chaque jour et pendant des mois, sur un corps gras qui absorbera naturellement les molécules ordorantes.

Le procédé est assez similaire à la photographie argentique, où l'image se dépose sur une émulsion d'argent sensible à la lumière. Dans les deux cas, il s'agit de capturer, puis de conserver, dans l'espoir de rendre éternels le fragile et l'éphémère.

Christelle Boulé va plus loin encore dans son parallélisme entre parfum et photo en confrontant physiquement le premier au papier argentique. Par leur contact, émergent alors des motifs abstraits qui sont comme les empreintes visuelle d'un parfum.

Très grand format couleur de Christelle Boulé.
Très grand format couleur de Christelle Boulé. [Christelle Boulé - ©Christelle Boulé/Photoforum Sillages ]

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L'odeur immersive

Deux photographes accompagnent directement leurs images de parfums. C'est le cas de Roberto Greco qui, dès les années 2010, s'est employé à compléter son travail photographique par des installations odorantes.

"Oeillères" (2017), de Roberto Greco, qui photographie les corps comme des fleurs.
"Oeillères" (2017), de Roberto Greco, qui photographie les corps comme des fleurs. [Roberto Greco - Photoforum/Sillages]

En 2017, il a même fait appel à un créateur de parfums pour les deux volets d'"Oeillères", une oeuvre qui met en parallèle des fleurs et des corps nus, jeunes, ridés ou enveloppés, photographiés comme des fleurs.

L'artiste entend ainsi interpeller le visiteur: qu'est-ce qui est beau ou ne l'est pas? Ce qui est agréable à l'oeil l'est-il forcément au nez? La réception olfactive est-elle proche de la réception visuelle?

Une expérience sensorielle qui oblige à l'introspection et à une certaine forme de contemplation. Point fort de ce travail: l'installation permet au visiteur de se parfumer avec le nectar imaginé pour l'image.

Rendre visible l'invisible

Comment traduire visuellement une odeur? C'est aussi la quête de Thibault Jouvent, un photographe qui s'est fait une spécialité de rendre visibles des phénomènes invisibles à l'oeil. Depuis 2015, il s'intéresse à l'impalpable olfactif et a mis au point un dispositif qui fait croire que l'odeur est produite par l'image elle-même.

>> A écouter, le reportage au Photoforum de Bienne:

Une image de l'exposition Sillages.
Olga Cafiero - Photoforum Pasquart
Nectar - Publié le 07 février 2019

Pour l'exposition, il présente une grande marée filmée lors d'une éclipse de lune qui donne à sentir la Calone, cette molécule synthétique utilisée pour son odeur marine et d'ozone.

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Le naturel et l'artificiel

Autre interrogation menée autour de la photographie et du parfum, le rapport entre nature et artifice, représentation et interprétation. Olga Cafiero propose deux nouvelles séries pour jouer et déjouer nos attentes.

Une première autour de l'herbier, situé entre description botanique et représentation artistique; une seconde avec un triptyque de tirages circulaires combinant chacun cinq images différentes pour offrir une combinaison florale changeante au gré de la position du spectateur.

"J'ai fait de nombreuses recherches sur les groupes de fleurs servant à fabriquer des parfums. Mais aujourd'hui, on utilise surtout des molécules synthétiques. Alors j'ai choisi de travailler avec de magnifiques fleurs artificielles faites sur mesure en Italie et de les photographier en 3D pour les sublimer et accentuer l'idée d'imitation", explique l'artiste.

Crédits

  • Une proposition de

    Florence Grivel, Isabelle Carceles et Laurence Froidevaux

  • Texte et réalisation web

    Marie-Claude Martin

  • RTS Culture

    février 2019