Modifié le 06 octobre 2017

Les réseaux sociaux sont-ils des accélérateurs de bêtise?

Fil Twitter de Donald Trump, président des Etats-Unis.
Quand la philosophie réfléchit à la bêtise. [Jaap Arriens - AFP]
"L'imbécillité est une chose sérieuse". C'est le titre du dernier essai du philosophe Maurizio Ferraris qui s'intéresse particulièrement à l'idiotie de notre époque. Pire qu'avant? Non, mais plus visible.

Il y a toujours un risque à parler d'imbécillité. Un risque d'arrogance, de mépris, et surtout d'imbécillité. C'est fou ce qu'on peut dire comme bêtises sur la bêtise!

Conscient du danger, le philosophe Maurizio Ferraris commence par la définir étymologiquement. L'imbécile est celui qui est "sans bâton", c'est-à-dire désarmé, faible, dépourvu de technique et de vêtements, l'homme tel que l'imaginait Rousseau. La culture tente de l'extraire. Le professeur de philosophie à l'Université de Turin prend soin ensuite de rappeler que la sottise est la chose la mieux partagée au monde.

>>> A écouter l'entretien avec le philosophe Maurizio Ferraris dans Versus-penser: 

La cover du livre "Lʹimbécillité est une chose sérieuse" de Maurizio Ferraris.
Versus-penser - Publié le 29 septembre 2017

On avance dans la définition quand le philosophe précise que ce qui fait l'imbécillité, c'est l'inadéquation à son environnement, social ou culturel. A ce titre, elle serait le propre de l'homme puisque les animaux ne connaissent pas ce type d'imposture.

Selon le philosophe, chacun de nous peut être victime d'un "coup d'imbécillité" comme on parle de "coups de folie".

Nous ne sommes pas constants, ni dans la vertu, ni dans le vice, ni dans l'intelligence, ni dans la bêtise. Il faut donc considérer l'imbécillité comme transitoire.

Maurizio Ferraris, philosophe

Transitoire mais aussi variable. Si nous la considérons aujourd'hui comme une tare, certes bien partagée, mais une tare quand même, il n'en a pas toujours été ainsi. L'idéologie féodale, par exemple, ne se soucie guère de bêtise. Ce qui fait le héros, c'est sa fierté, son courage et son obéissance, pas son intelligence. A l'époque, il y a une exigence bien plus grande que celle de la pensée autonome, le droit du roi. "Pense comme tu veux, mais obéis!".

La démocratie et ses ambiguïtés

Sans mise en valeur de l'intelligence, pas de bêtise non plus. La démocratie, qui invite chacun à penser par soi-même, prend ce risque. Plus les sociétés sont libres, plus elles sont technologiques, plus les traces de l'imbécillité sont visibles et partagées. "L'époque veut que chacun puisse exprimer son opinion, ses goûts, sa pensée propres. Nous vivons une atomisation sociale: il n'y a plus de grand parti, de grande église ou d'identité de classe qui dit ce qu'il faut faire. Cette fragmentation et le continuel affichage de l'opinion, notamment via les réseaux sociaux, eux-mêmes fragmentés, produit une plus grande visibilité de l'inadéquation."

Se mettre dans la tête de l'autre

Mais le philosophe est loin de penser que notre époque est plus stupide que les précédentes. Il n'accable pas davantage les réseaux sociaux, des révélateurs plutôt que des incitateurs.

Le web est un instrument de croissance humaine sans équivalent dans l'histoire de l'humanité, il donne accès à un savoir illimité jusqu'ici réservé à une élite.

Maurizio Ferraris, philosophe

Le philosophe constate néanmoins une tendance à la valorisation de l'imbécillité comme si elle était l'affirmation du bon sens, une preuve d'authenticité et une méfiance légitime à l'égard des élites. Elle est devenue un argument électoral.

Connaître ses limites

Combinée à la violence, cette inadéquation devient dangereuse. Le philosophe cite le combat que se livre actuellement les deux hommes forts de la planète, Donald Trump et Kim Jong-un. Il ne s'agit même plus d'une querelle d'opinions mais d'humeurs! Dans un entretien aux éditions PUF qui le publie, il ajoute que " l'imbécillité est la seule catastrophe, dont on ne pleure pas les effets."

Que faire alors? "Penser par soi-même et aussi se mettre dans la tête de l'autre", dit le philosophe. Mais encore? "La réduire avec la sagesse". Et qu'est-ce que la sagesse? "Le sentiment de ses limites", répond le philosophe au micro de Versus.

Propos recueillis par Laurence Difélix/Adaptation web Marie-Claude Martin

Publié le 05 octobre 2017 - Modifié le 06 octobre 2017