L’alcool dans les séries TV

Scotch, vin blanc et gobelets rouges: les séries américaines regorgent d’alcool, parfois jusqu’à l’excès. Alors, qui boit quoi et pourquoi ?

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La scène est connue; c’est un grand classique. Une femme en tailleur et talons aiguille rentre chez elle, seule. La porte se ferme doucement, elle retire ses escarpins avec soin – gros plan de la chaussure glissant et découvrant le pied nu – se dirige vers la cuisine, le visage fatigué, verse du vin rouge dans un verre aux dimensions insensées, atterrit en douceur sur un canapé aux couleurs claires – qui peut se permettre de boire du rouge sur un canapé crème en-dehors du monde fabuleux des séries? – et boit d’un air pensif, les yeux dans le vide.

Cette scène pourrait appartenir à de nombreuses séries, tant le goût des bonnes bouteilles est une caractéristique constitutive récurrente pour un certain type de personnage, d’Olivia Pope dans "Scandal" à Alicia Florrick dans "The Good Wife". On y retrouve tous les attributs stéréotypés de la femme accomplie, moderne, urbaine, dynamique et bien sûr célibataire – ou plus exactement en mode "c’est compliqué".

De manière plus générale, l’alcool ne se fait pas discret dans les séries. Au point de souvent constituer, sinon le centre de l’intrigue, du moins un ressort narratif non négligeable. Certains personnages y trouvent ainsi une forme d’identité: chez Sue Ellen dans "Dallas", chez l’intégralité des "Mad Men" – qui, soit dit en passant, bénéficient d’une constitution leur permettant de boire du matin au soir sans en subir la moindre conséquence – ou encore chez Bree van de Kamp de "Desperate Housewives", les verres se vident au fur et à mesure que les personnalités émergent.

Et dans la formidable panoplie des différents alcools que le monde nous offre, les scénaristes ont l’embarras du choix. Alors que retiennent-ils et pourquoi? Petit tour d’horizon.

Un élément scénaristique

En général, l’alcool influence l’intrigue d’une série de deux façons: soit en étant à l’origine d’un incident ou d’un accident engendrant une série de rebondissements – par exemple Beecher dans "Oz" qui renverse une fillette alors qu’il conduit en état d’ivresse, point de départ de la série –, soit en révélant les failles d’un personnage.

Dans ce dernier cas, on constate que c’est souvent dans l’alcoolisme que des personnalités fortes trouvent leur côté "humain". L’un des meilleurs exemples demeure sans doute Annalise Keating, héroïne de "How To Get Away With Murder". Dure, voire même cruelle, l’avocate droite et froide ne dévoile ses sentiments que lorsqu’elle s’abîme dans la vodka. C’est d’ailleurs le moment où, rentrée chez elle, elle ôte sa perruque et se démaquille: les masques tombent quand l’éthylomètre grimpe.

 

Même constat du côté de "Desperate Housewives", où seul le Chardonnay parvient à craqueler le vernis de la vie parfaite de Bree van de Kamp, sorte de réincarnation de Sue Ellen. Ainsi, aux côtés du personnage récurrent et susmentionné de la femme active au verre de rouge en fin de journée, on trouve aussi son équivalent domestique: la femme au foyer désespérée. Oisive, abandonnée, elle boit pour tromper son ennui de petite fille riche – et elle préfère le blanc.

Dans un autre registre, l’alcoolisme de Penny dans "Big Band Theory" est également devenu un élément scénaristique à part entière.

Dis-moi ce que tu bois, je te dirai qui tu es

Le rôle de l’alcool est donc souvent identitaire. Conséquence: à chacun sa gnôle. Shonda Rhimes, à l’origine de "How To Get Away With Murder", "Scandal" et "Grey’s Anatomy", a ainsi développé une forme de virtuosité dans le choix des meilleures correspondances entre alcool et personnage: Annalise Keating carbure à la vodka, Olivia Pope au Bordeaux et Meredith Grey à la tequila. Le webzine The A.V. Club leur a d’ailleurs consacré tout un article.

Il reste ainsi difficile, bien que tentant, de tracer une opposition bien claire entre personnages masculins et féminins dans leurs préférences éthyliques – en-dehors du vin qui, de toute évidence, reste éminemment féminin; le vin rouge en particulier convenant aux femmes de pouvoir, Alicia Florrick et Olivia Pope partageant l’amour dudit breuvage avec notamment Claire Underwood, de "House of Cards".

>> A voir: le clip de promotion commun des trois séries de Shonda Rhimes rassemble les héroïnes... autour d'un verre de rouge!

C’est donc moins du côté du choix du breuvage que dans les habitudes de consommation que les différences entre genre s’observent. Avec une constante: les femmes paraissent avoir de la peine à boire avec modération, alors que chez les hommes l’alcool est plutôt mondain.

Pour ces derniers, l’ivresse reste donc virile (et classe!), bien qu’elle permette parfois des séances de confessions – pensons notamment à l’emblématique scène de "Boston Legal" qui conclut tous les épisodes par un verre de scotch partagé entre Alan Shore et Denny Crane, ou aux fioles de whisky bon marché de McNulty et Moreland dans "The Wire".

 

L’alcool chez les hommes ne devient ainsi que rarement problématique – il faut par exemple attendre la quatrième saison de "Mad Men" pour que l’insolente consommation du personnage principal ne commence à poser problème.

Et, s’ils sont ivres, les mecs y gagnent soit en charme – Hank Moody dans "Californication" – soit en potentiel comique – lorsque Joey, dans "Friends", avoue enfin sa flamme à Rachel en état d’ivresse.

 

Du côté des femmes en revanche, bien que les années 2000 aient assisté à une "coolitude" nouvelle et plus sociale de l’état d’ébriété – en témoignent les Cosmopolitains partagés par les héroïnes de "Sex And The City" ou le vin collectif des filles de "Lipstick Jungle" – l’alcool en solitaire demeure la marque de faiblesse de femmes qui passeraient sans doute pour trop fortes sans leur petit penchant pour l’ivrognerie.

Notons donc au passage que l’image, tant louée et propre aux séries TV, de la femme émancipée, en pleine réussite sociale et professionnelle (le vin, d’ailleurs, est aussi le symbole d’une certaine classe sociale) se double presque systématiquement de celle d’une alcoolique en déchéance; nous voilà rassurés.

Boire, c’est cool

Qu’il soit à l’origine de scènes comiques ou qu’il constitue un véritable trait de caractère pour certains personnages, l’alcool bénéficie aujourd’hui indéniablement d’une image plutôt glamour au sein des séries, et pas seulement américaines. Les nombreuses fictions tournant autour de la prohibition – "Boardwalk Empire" restant la plus emblématique – participent par ailleurs pleinement à cette mise en valeur.

Même du côté des séries fantastiques, la cuite est généralement liée à des personnages positifs, Tyrion Lannister figurant sans doute dans le top ten des alcooliques les plus sympathiques du petit écran. Quant aux innombrables séries de vampire – "Vampire Diaries", par exemple – elles présentent souvent les spiritueux comme moyen d’oublier l’envie du sang et d’en atténuer la soif, remplaçant un besoin vital par une addiction superflue.

 

Un étalage éthylique pas vraiment questionné, alors même que la cigarette a pratiquement déserté les écrans en même temps que les lieux publics. Les dangers liés à l’alcool surgissent ainsi le plus souvent de manière ponctuelle, lors d’accidents de la route ou d’incidents divers pouvant constituer le point de départ d’une intrigue – évoquons par exemple le premier épisode de "Grey’s Anatomy", qui s’ouvre sur le lendemain d’un excès de tequila à l’origine de l’histoire entre Meredith et Derek.

Seule exception : lorsqu’on touche aux ados. La version américaine de la série britannique "Skins" – dont l’un des slogans, "Eat, pray, fuck", résume bien la philosophie – en est un bel exemple. Lors de sa sortie sur les écrans en 2011, elle a soulevé le rempart de l’association ultra-conservatrice PTC (Parents Television Council) qui en a dénoncé l’indécence. Mais c’est surtout pour des motifs sexuels – l’association a attaqué la production pour pornographie enfantine – que par rapport à l’image de l’alcool que la série a soulevé tant de débats.

Quoi qu’il en soit, les incontournables gobelets rouges des soirées étudiantes américaines ne sont pas prêts de finir à la poubelle. Dans un pays qui interdit la consommation d’alcool avant 21 ans, savourons le paradoxe…

Textes et réalisation

Séverine Chave

 

RTS Culture - juillet 2017