Du sexisme dénoncé dans l’industrie musicale suisse

Grand Format

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Introduction

Depuis l'été dernier, de nombreuses artistes dans divers pays témoignent du sexisme subi dans le milieu de la musique au moyen du hashtag #MusicToo. Suite à un appel lancé sur les réseaux sociaux, la RTS a reçu des dizaines de récits de la part de femmes travaillant dans l'industrie musicale suisse. Elles témoignent du sexisme ordinaire et du harcèlement sexuel qu’elles endurent au sein de ce milieu. Quatre artistes racontent leur histoire à visage découvert.

Chapitre 01
"Coucher pour être programmées"

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Sexualisation, invisibilisation, humiliation. Des situations violentes, malheureusement bien connues de beaucoup de femmes, dont DJ Nast et DJ Grise, 26 et 29 ans. C'est la première fois qu'elles parlent ouvertement de ce qu'elles subissent depuis des années.

En tant que femmes, il est difficile d’être prises au sérieux dans le milieu du clubbing. "Quand j’arrive en soirée pour jouer, on pense que je suis la copine du DJ et non pas l’artiste. Quand on se rend compte que je suis l’artiste et qu’on arrive au soundcheck, on m’infantilise en m’expliquant des choses que je connais bien évidemment. Et si la soirée se passe bien, on finit par me demander avec ironie qui j'ai sucé pour être invitée", témoigne DJ Grise.

Si la soirée se passe bien, on me demande souvent qui j'ai sucé pour être invitée

DJ Grise [DR]
DJ Grise

Aujourd’hui co-programmatrices du club genevois La Gravière, les deux DJ se remémorent les paroles crues et sous-entendus sexistes qui fleurissent dans le milieu. "On m’a souvent dit que pour avoir des dates il fallait que je couche ou que je suce… Et que si je refusais on ne me programmerait plus. J’ai aussi souvent été victime et témoin d’attouchements sur d’autres femmes de la part d’hommes qui abusent de leur notoriété ou de leur pouvoir sur la scène", témoigne Nast.

Elle reprend: "Quand je m’énerve, on me dit: tranquille, on fait de la musique… Mais comment rester tranquille quand tu entends constamment des remarques misogynes sur les artistes féminines? Des remarques du style: je l’invite parce que je veux coucher avec elle, je l’invite parce qu’elle est trop bonne... Beaucoup de femmes finissent par jeter l’éponge, car c'est vraiment fatigant."

Depuis quelques années, certains clubs font attention à présenter des programmations mixtes. Un souci d’inclusion parfois retourné contre les femmes. "Quand ça a commencé à marcher pour moi, se souvient Grise, les premières remarques de mes collègues masculins étaient de dire que ça fonctionnait juste parce que j’étais une fille. C'était jamais parce que j'avais du talent."

Un système de pensée qui finit par être intériorisé par les femmes elles-mêmes. "Combien de fois j’ai questionné ma légitimité, s'étonne Grise aujourd'hui. Il m’a fallu beaucoup de temps pour faire de la promo sur les réseaux sociaux, de me réjouir publiquement d’avoir obtenu une date et d’être en confiance pour aller jouer."

>> Les témoignages récoltés par le 19h30:

Des femmes témoignent du sexisme ordinaire et du harcèlement sexuel dans l'industrie musicale suisse. [RTS]
19h30 - Publié le 6 juin 2021

Chapitre 02
"Sois belle et tais-toi"

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Sara Brown, productrice, compositrice et chanteuse zurichoise, a démarré sa carrière à l’âge de 16 ans. Les barrières se sont érigées au moment où elle a voulu faire de la musique professionnellement.

Écrire et produire ? Non. On veut juste que tu chantes et que tu perdes du poids pour bien présenter

Sara, chanteuse, productrice et compositrice zurichoise. [DR]
Sara Brown, compositrice, chanteuse et productrice

Elle aussi dénonce le fait d'être constamment renvoyée à son corps. "Quand j'ai débarqué dans l'industrie, on m'a dit: "Une femme qui compose et qui produit? Non. On veut juste que tu chantes et que tu perdes du poids pour bien présenter."

A l'inverse, Sara décide de partir faire des stages en production à Los Angeles, puis étudie au prestigieux California Institute of Arts. De retour en Suisse, elle commence l’ingénierie électrique à l’EPFZ, mais se sent toujours discréditée au sein des studios zurichois.

Elle analyse ce mécanisme insidieux et humiliant. "Il y a le sexisme actif, comme le fait de dire à une collègue:  tu es une femme donc tu es nulle. Et il y a aussi le sexisme passif: ça commence dans le studio quand quelqu’un a une question technique et qu’il se tourne tout d’abord vers un homme. On ne demande jamais aux femmes, car on pense qu’elles n’y connaissent rien."

Aujourd’hui, Sara travaille dans son propre local, lKahina Studios, qu’elle a fondé et entièrement construit avec son amie Johanna Hüsgen. Elles le mettent à disposition de toute personne intéressée, en visant surtout l'inclusion des femmes et de la communauté LGBTQI+. "Nous voulons soutenir ces personnes car le marché de la musique n’est pas facile d’accès, explique Johanna. C’est un milieu encore très traditionnel, avec l’image d’un homme qui fait de la musique et qui sait comment ça marche. Nous voulons donner la chance à ces artistes, et les aider à révéler leur talent".

Chapitre 03
Une domination structurelle

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Si certaines imaginent le monde de demain, pour d’autres le problème reste insoluble. Romane, 21 ans, a été batteuse de 17 à 19 ans dans un groupe de rock genevois. Seule femme parmi quatre musiciens, elle témoigne de l’ambiance sexiste et misogyne omniprésente pendant les répétitions.  "Ils parlaient toujours du corps des femmes de façon dénigrante, le sexe était omniprésent… Le chanteur faisait souvent semblant de violer le guitariste pour rigoler. J’étais super mal à l’aise et les autres membres du groupe ne disaient rien non plus."

Un matin, Romane découvre une vidéo postée dans la conversation Whatsapp du groupe. En ouvrant le message, c’est la consternation: sur la séquence, on voit le guitariste qui urine sur une photo d’elle. "J’avais posé pour l’affiche de saison d’un théâtre, placardée partout dans la ville. Dans la vidéo, le chanteur filme le guitariste qui urine sur cette affiche. Il fait des bruits d’animaux et s’adresse à la caméra en disant qu’il est en plein sur mon visage".

>> Voir l’intégralité du témoignage de Romane:

l’intégralité du témoignage de Romane [RTS]
L'actu en vidéo - Publié le 16 mai 2021

Suite à la vidéo, Romane brise le silence et décide de quitter le groupe. Elle confie à ses collègues qu'elle ne s'est jamais sentie à sa place. "Ils étaient outrés de ce que je disais. Ils m’ont dit que c’était moi qui ne prenais pas d’initiatives, n’amenais aucune créativité, aucune composition. Que je n’arrivais pas à prendre la place qu’ils me donnaient."

Elle poursuit: "Je ne savais pas quoi répondre, je n'avais pas les mots comme aujourd'hui. C’était tellement dur de leur expliquer que c’est structurel. Qu’en tant que femme, on n’est pas socialisées à prendre des initiatives, à prendre les devants, comme c’est encore plus requis dans le milieu culturel. Si tu ne fais pas ça dans la musique, tu n’arrives à rien."

Aujourd’hui, Romane étudie la sociologie. Elle s’est engagée dans un collectif féministe et a décidé de faire une pause de batterie pour prendre du recul. "Je suis assaillie par un tel sentiment de haine et de dégoût de moi-même chaque fois que je joue que je préfère ne plus jouer."

Chapitre 04
La loi du silence

Martial Trezzini - Keystone

Des dizaines d’autres témoignages anonymes nous sont parvenus de toute la Suisse. La domination masculine dans l’industrie musicale se poursuit au-delà de la scène. Elle est aussi présente dans les labels, les sociétés de management ou d’organisation de concerts. Les instituts de formation, comme les écoles de musique, sont également touchés. Plusieurs élèves nous ont fait part du sexisme ordinaire ou du harcèlement qu’elles subissaient de la part de leurs camarades ou de leurs professeurs.

Negatif, rappeur et producteur de hip-hop genevois résidant à Zurich, a aussi accepté de témoigner. "Quand je collabore avec des jeunes artistes, elles me remercient souvent d'être professionnel et respectueux. Au début je ne comprenais pas ce que cela voulait dire… Puis je me suis rendu compte que pour elles, "être professionnel", c’est être une personne qui ne demande pas de faveur sexuelle. Cela m’a profondément choqué. Les femmes sont souvent confrontées à ces situations, et n’osent pas en parler par peur de passer pour une victime, ce qui revient à se tirer une balle dans le pied dans le milieu du hip-hop".

Il ajoute: "D’autres subissent l’appropriation de leurs idées par des collègues masculins… Par exemple, le fait de ne pas toucher de droits d’auteur sur des textes qu’elles ont écrits, accompagnés ou non de mélodie toplines. Certaines ont même subi de la violence physique ou sexuelle… Mais la peur de représailles et de perdre leurs chances de réussite est plus forte que la volonté de dénoncer."

Cependant, les choses changent. De plus en plus de femmes accèdent à des postes à responsabilité dans l'industrie musicale, et toujours plus de festivals et de salles mettent les artistes féminines et LGBTQI+ en avant.

Enfin, il existe désormais plusieurs ressources pour lutter contre le sexisme dans la musique et favoriser l’inclusion. Voici quelques liens :

  • Formations et sensibilisations dans les espaces de fête: wedanceit
  • Stages et workshops de musique: helevtiarockt  
  • Annuaire qui recense les femmes musiciennes: musicdirectory
  • Diversity Roadmap, qui recense toutes les initiatives pour plus de diversité et d’égalité dans les lieux de musique: diversityroadmap
  • L'aide aux victimes, pour toutes les personnes ayant subi des infractions relatives à l'intégrité physique, psychique ou sexuelle 
  • Une aide et des conseils, pour toutes les personnes ayant subi un harcèlement sexuel au travail