Calcutta, une écrivaine, une philosophe et un spectacle (dé)culotté

Grand Format

SCHROEDER Alain - Hemis via AFP

Introduction

Pour déconfiner nos esprits et nous faire voyager, le Trio, chaque samedi sur la Première, propose un tour du monde en huit étapes: huit destinations, huit villes évoquées à travers des livres, des films, des séries ou des penseurs. Première escale, Calcutta, avec la romancière Shumona Sinha, la philosophe Gayatri Chakravorty Spivak et un spectacle qui fut audacieux à l'époque, "Oh Calcutta".

La patrie de Tagore

Chapitre 01

LEROY Francis - Hemis via AFP

Calcutta, ville du Nord-Est de l'Inde et capitale du Bengale-Occidental, compte 4'399'819 habitants et son agglomération 14 millions. C'est la troisième agglomération du pays, après Delhi et Bombay, et la 14e au monde.

Peu de villes ont si mauvaise réputation. Qui dit Calcutta dit bidonvilles, mousson, surpopulation, pauvreté, pollution. Depuis sa fondation en 1690 par Job Charnock, un officiel de la Compagnie anglaise des Indes orientales, les écrivains s'en sont donnés à coeur joie dans la description du pire. Rudyard Kipling y voit "la cité de l'épouvantable nuit", mêlant pauvreté, famine et maladie tandis que l'ethnologue Claude Lévi-Strauss s'indigne dans "Tristes Tropiques": "Ordure, désordre, promiscuité, frôlements..."

Les reportages sur Mère Teresa, dont le nom est associé à jamais à la ville, n'ont fait que renforcer cette image misérabiliste.

L'écrivain et poète Rabindranath Tagore avec Pandit Jawaharlal Nehru, en 1940. [Ann Ronan Picture Library -  Photo12 via AFP]L'écrivain et poète Rabindranath Tagore avec Pandit Jawaharlal Nehru, en 1940. [Ann Ronan Picture Library - Photo12 via AFP]

Et pourtant, cette ancienne capitale politique et économique de l'Empire des Indes est aussi la plus culturelle des villes du sous-continent. Elle a vu grandir de nombreux écrivains, dont l'immense Rabindranath Tagore (1861-1941), Prix Nobel de littérature en 1913.

Elle a vu naître également l'écrivaine Shumona Sinha, 47 ans, et la philosophe Gayatri Chakravorty Spivak, 78 ans, connue pour son essai "Les Subalternes", considéré comme un des textes fondateurs du post-colonialisme. Ce sont elles aujourd'hui qui font la vivacité intellectuelle de l'Inde même si elles ont choisi de vivre ailleurs.

Shumona Sinha, une autre langue que la sienne

Chapitre 02

Ulf Andersen - Aurimages via AFP

On commence ce tour du monde par un livre qui porte le nom de notre première escale: "Calcutta" de Shumona Sinha, publié en 2014. C'est Lisbeth Koutchoumoff, responsable du supplément littéraire du quotidien Le Temps qui évoque cette autrice au parcours très singulier qui, comme d'autres illustres auteurs, notamment Nabokov et Kundera, ont écrit dans une autre langue que la leur.

>>> A écouter, les trois chroniques de l'émission Trio:
Les sujets du Trio du jour [IPSA / Editions de l’Olivier / Association Clovis Trouille]IPSA / Editions de l’Olivier / Association Clovis Trouille
Six heures - Neuf heures, le samedi - Publié le 4 juillet 2020

Née à Calcutta en 1973, Shumona Sinha remporte à 17 ans le prix du Meilleur jeune poète du Bengale. Par goût de la langue française et de sa littérature, elle débarque à Paris à 28 ans, s’inscrit à la Sorbonne et obtient brillamment un DEA en Lettres modernes. En 2008, elle signe son premier roman en français, "Fenêtre sur l’abîme", qui parle de l’exil et de double identité culturelle.

Très souvent, les auteurs qui écrivent dans une autre langue que la leur apportent un souffle à leur langue d’adoption; ils ouvrent de nouveaux horizons, élargissent les marges. C'est le cas de Shumona Sinha. Avec son enfance et adolescence indienne, sa connaissance intime de la littérature et de la poésie bengali, sa connaissance tout aussi intime de la littérature et de la poésie française, elle créée une langue poétique personnelle qui captive littéralement le lecteur: une fois la lecture commencée, on ne peut plus s'arrêter.

Un titre-choc inspiré d'un poème de Baudelaire

Mais c’est en 2011, avec "Assommons les pauvres!", un titre tiré d'un poème de Baudelaire, que le nom de Shumona Sinha devient connu. On est à Paris, à l’Office pour les réfugiés politiques, l’OFPRA, chargé d'octroyer ou de refuser le statut de réfugiés aux demandeurs d'asile. Shumona Sinha y a travaillé comme interprète et raconte la position délicate, complexe et inconfortable qui était la sienne: loyauté envers l’administration du pays qui l’accueille mais aussi envers les demandeurs d’asile qui viennent de son pays d’origine.

Le livre, qui ne mâche pas ses mots sur le processus d'accueil, lui a valu d'être licenciée de l’OFPRA, mais aussi de devenir l’une des révélations littéraires en France en 2011.

Quand Calcutta était rouge

Chapitre 03

Frédéric Soreau - Photononstop via AFP

Après "Assommons les pauvres", Shumona Sinha a le besoin d’écrire sur la ville de son enfance, ses couleurs, ses odeurs, ses malheurs, ses bonheurs. "Calcutta" raconte le parcours d’une jeune femme, Trisha, qui a quitté son pays pour la France. Elle revient en Inde pour assister à la crémation de son père, professeur d’université et militant communiste. De l'aéroport, elle est conduite directement à la cérémonie funéraire et là, c'est le choc. Son père, complètement athée, est brûlé selon le rite hindou.

La famille du roman est très proche de la famille de Shumona Sinha. Son père était un militant marxiste, et le Bengale a longtemps été un fief communiste jusqu’en 2011, année où il est tombé après 34 ans de règne rouge.

Buddhadev Bhattacharyaq, l'homme fort du parti communiste pendant sa campagne en 2007. [DESHAKALYAN CHOWDHURY - AFP]Buddhadev Bhattacharyaq, l'homme fort du parti communiste pendant sa campagne en 2007. [DESHAKALYAN CHOWDHURY - AFP]

"Calcutta" raconte le pays de l'enfance et l'histoire du Bengale, par des chapitres courts, puissamment poétiques, avec un emploi d’images qui condensent des émotions presque indicibles.

Pour le moment je fais le tour de son corps au rythme des mantras, je fais le tour de l'histoire d'une vie, celle de mon père. Puis on allume une torche. Il faut porter le feu jusqu'à sa bouche, jusqu'à l'origine des choses et des paroles, avant de soumettre le corps entier à la fournaise et de baisser le rideau de fer.

Extrait de "Calcutta", de Shumona Sinha

Calcutta a souvent été décrite par les écrivains européens et par les auteurs indiens bien évidemment, mais il se passe quelque chose d’inédit ici: lire l’Inde par une autrice indienne qui écrit en français.

Il s'en dégage un sentiment de grande proximité, puisqu’il n’y a pas le filtre de la traduction. Lire le roman de Shumona Sinha permet de découvrir Calcutta d’une façon inédite, émotionnelle, on a le sentiment étrange à la fin d’y avoir séjourné, véritablement.

Gayatri Chakravorty Spivak, la star des campus

Chapitre 04

IPSA, world Congress of Poitical Science

L’Inde a une très longue tradition philosophique, avec de multiples courants et écoles, mais pour parler de Calcutta, Pascaline Sordet a choisi la figure contemporaine de Gayatri Chakravorty Spivak, professeure à Columbia et star des campus américains qui a reçu en juin 2012 le Prix Kyoto pour l'ensemble de ses recherches. Formée aux États-Unis, elle connait parfaitement les pensées de Foucault et Deleuze et a traduit "De la Grammatologie" de Derrida.

Intellectuelle indienne, née et élevée à Calcutta dans la culture marxiste, Gayatri Chakravorty Spivak est surtout connue pour son livre "Les subalternes peuvent-elles parler?" (1988), paru en français aux éditions Amsterdam.

L'autrice a développé ce concept après avoir découvert l’histoire d’une de ses ancêtres: Bhuvaneswari Bhaduri.

Le suicide parlant

Cette Indienne de 16 ans s'est pendue en 1926, à Calcutta. Elle était la sœur de la grand-mère de Spivak. Membre d’une cellule de lutte contre l’impérialisme britannique, elle avait été chargée d’un assassinat politique, mais, incapable de passer à l’acte, s’est suicidée. La grossesse hors mariage étant le seul motif compréhensible par la société qui pouvait pousser une femme au suicide, elle a choisi de se pendre le jour où elle avait ses règles pour lever tout malentendu sur ses motivations.

Gayatri Chakravorty Spivak at Goldsmiths College, en 2007. [Shih-Lun CHANG.]Gayatri Chakravorty Spivak at Goldsmiths College, en 2007. [Shih-Lun CHANG.]

Ce qui est significatif, ce n’est pas tant l’acte de se donner la mort, mais le fait que Bhuvaneswari a pris la parole et a expliqué son geste dans une lettre à sa sœur. La famille, qui a préféré voir dans sa mort la détresse d’une adolescente enceinte, a réduit la portée de son acte pour le faire entrer dans une grille de lecture compréhensible.

Les subalternes, ce sont celles et ceux qui, dans l'histoire officielle, n'ont jamais le droit à la parole ou que l'on n'écoute jamais. Le terme a été repris à Gramsci. Leur parole est inaudible, les subalternes occupent une position sans identité, contrairement par exemple aux opprimés.

Les plus proches de nous sont les Roms en Europe, qui sont hors des structures de l’État. Spirak parle aussi du sous-prolétariat urbain et des migrants sans papiers ou qui n’ont pas droit à l’asile et qui se retrouvent subalternes à l’endroit où ils ont échoué.

Pourquoi un titre féminin?

Chapitre 05

Roger-Viollet via AFP

Le livre phare de Spivak, paru en français aux Editions Amsterdam.Le livre phare de Spivak, paru en français aux Editions Amsterdam.Dans le titre de l'ouvrage, subalterne est au féminin. Gayatri Chakravorty Spivak l'explique en ouverture du dernier chapitre de son livre: "La question de la "femme" semble particulièrement problématique dans ce contexte. A l’évidence, si vous êtes pauvre, noire et femme, vous avez décroché le gros lot".

Ce qu’elle décrit là, c’est l’intersectionnalité, c'est-à-dire la compréhension des discriminations et des luttes non pas indépendantes les unes des autres, mais connectées et en quelque sorte "additives".

Elle pointe que les femmes noires, les femmes issues du Tiers-Monde, sont les subalternes du féminisme occidental. Elles sont soit privées de parole, soit considérées comme des sujets muets.

Il existe une autre raison au féminin du titre: l'analyse du "sati", le sacrifice des veuves. Gayatri Chakravorty Spivak montre que l’abolition par les colons de cette tradition correspond à un moment impérialiste où l’homme blanc "sauve la femme de couleur de l’homme de couleur". Face aux colons, la défense de cette tradition par les indigénistes indiens affirme que "la femme voulait vraiment mourir". Dans les deux cas, "on n’a jamais affaire au témoignage de la conscience-voix de la femme", écrit-elle.

La question du voile qui préoccupe tant l'Occident relève de la même logique. Entre fantasme de la libération des femmes musulmanes et justification communautaire, on écoute peu les principales intéressées.

L'origine du titre "Oh Calcutta"

Chapitre 06

Leonard Burt - Central Press/Getty Images

Pascal Bernheim, esprit farceur, a choisi une autre référence à la ville indienne avec "Oh Calcutta", fameuse comédie musicale crée le 17 juin 1969 à l’Eden Theater à New York, une des scènes phares de la production off-Broadway.

En 1966, le critique musical Kenneth Tynan a l'idée de monter une revue érotique, avec une forte composante contestataire antibourgeoise. Kenneth Tynan pense d'abord au célèbre dramaturge d'avant-garde Harold Pinter, qui refuse. Kenneth Tynan ne se décourage pas et demande des textes à Samuel Beckett, John Lennon, Sam Shepard, Leonard Melfi, Edna O'Brien et Jules Feiffer, avec cette seule consigne: tout le monde joue nu. Pour la musique, Kenneth Tynan se tourne vers le compositeur Peter Schickele qui pratique la satire.

Bien sûr, dès l’entracte de la première représentation, naît la polémique! Même si la comédie musicale "Hair" a ouvert la brèche deux ans plus tôt, le spectacle choque alors que la critique est plutôt déçue par la faiblesse de l'argumentation, la pauvreté du texte et le manque d’originalité de la scénographie.

"Breath", la contribution de Beckett, qu'il a envoyée à Kenneth Tynan sur une carte postale, constitue le prologue. C’est l’œuvre la plus courte de l'auteur de "En attendant Godot" mais la plus diffusée puisque "Oh Calcutta" va devenir un succès international dans les années 1970 et début 1980.

Le peintre français Clovis Trouille, avec deux de ses toiles, dont "Oh Calcutta" [J. Cuinières - Roger-Viollet via AFP]Le peintre français Clovis Trouille, avec deux de ses toiles, dont "Oh Calcutta" [J. Cuinières - Roger-Viollet via AFP]

Mais pourquoi ce titre puisque rien dans la pièce ne fait référence à la ville indienne? Ce n'est que pure et délicieuse homophonie. Le titre de cette comédie musicale vient d’un tableau du peintre français antimilitariste et anticlérical, Clovis Trouille. Une de ses œuvres montre une femme de dos, au fessier dénudé. Sur ce montage en technique mixte, il est peint en lettres anglaises "Oh Calcutta! Calcutta!", qui n’est rien d’autre qu’un jeu de mots sur la phrase "Oh! Quel cul t’as! Quel cul t’as!".