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Le savant suisse Agassiz fêté aux USA

Agassiz, à la droite de Lincoln (National Academy of Sciences)
Agassiz, à la droite de Lincoln (National Academy of Sciences)
La prestigieuse Université de Harvard aux Etats-Unis fête le 200e anniversaire du savant suisse Louis Agassiz. Malgré Darwin, le chercheur d'origine fribourgeoise reste une star américaine.

Dans des Etats-Unis jeunes et avides de se développer, le Suisse
Louis Agassiz (1807-1873) s'est imposé en savant idéal. Mais, à la
fin de sa vie, il incarnera aussi le repli sur le passé. L'Amérique
ne lui en veut pas et célèbre son bicentenaire.

Quand il accepte le poste de professeur en géologie et zoologie
que la prestigieuse université d'Harvard crée pour lui en 1847, la
réputation de Louis Agassiz (né à Môtier/FR le 28 mai 1807) est
déjà établie.

Lui qui a débuté sa carrière à Neuchâtel est un scientifique
renommé et un pédagogue admiré. Un «extraordinaire naturaliste doté
d'un talent incomparable pour l'observation», explique Janet
Browne, professeure d'histoire de la biologie à Harvard.

Mais, s'il vivait aujourd'hui, on le décrirait aussi comme un
entrepreneur.» Son entregent et sa réputation lui permettent par
exemple de faire bâtir sur le site d'Harvard l'emblématique Musée
de zoologie comparée. Un musée qu'il remplira de dizaines de
milliers de spécimens.

Observation et terrain

«Il y avait déjà des collections d'objets naturels aux Etats
Unis, mais celle qu'amassera Agassiz est d'une richesse
fantastique.» Surtout, ajoute Janet Browne, il n'existait alors
aucune institution combinant un enseignement universitaire, un
musée, une bibliothèque... «Agassiz a créé ici une véritable école
de recherche en histoire naturelle - et cela deviendra la tradition
aux Etats-Unis.»

Savant influent et respecté par ses pairs, il joue un rôle majeur
dans la construction de la science américaine. Son enseignement,
qui donne une importance inédite à l'observation et au travail sur
le terrain, forme une foule de savants réputés.

Avec Lincoln

Il s'engage aussi pour renforcer les structures de la science.
«Il est notamment l'un des fondateurs de l'Académie nationale des
sciences, créée en 1863.» Sur un tableau célébrant l'événement, on
le peint juste à la droite du président Abraham Lincoln.

Agassiz s'est également imposé dans le coeur du public. Ses
talents de vulgarisateur comme le récit de ses expéditions font de
lui la figure du savant idéal. A Harvard, il acquiert une
popularité mondiale. Alors, quand Charles Darwin lance sa théorie
sur l'évolution naturelle, Agassiz est logiquement aux premières
loges.

Ce sera un tournant dans l'histoire des sciences, comme dans la
vie du savant suisse. Débat passionné «A sa sortie en 1859, le
livre de Darwin suscite beaucoup d'intérêt dans le monde
scientifique, raconte Janet Browne.

Agassiz le trouve sans doute intéressant, mais il en rejette les
thèses.» Cette nature qu'il observe et admire ne peut être le
résultat d'une succession de changements dont Dieu est absent.
«Cela allait à l'encontre de tout ce qu'il pensait et ressentait.
Lui y voyait un ordre, une volonté.»

Dans ce débat passionné qui agite l'Occident, Agassiz défend son
point de vue, à Boston notamment. «Mais il ne le fait pas très
bien, estime Janet Browne. Ce sera une défaite pour lui.» Son
piédestal vacille.

Homme du passé

De fait, le darwinisme - souvent «adouci» en y glissant une
influence divine - s'impose rapidement dans les grandes universités
américaines. Même à Harvard, où l'enseigne un collègue d'Agassiz,
Asa Gray.

Le rejet d'une théorie érigée depuis en vérité scientifique a-t il
jeté une ombre sur le savant? «Il n'a pas entamé sa célébrité,
répond Janet Browne. Par contre, il a donné à Agassiz l'image d'un
homme qui n'incarnait plus l'avenir, mais le passé.»

Un passé suffisamment exceptionnel pour qu'Harvard n'oublie pas
son professeur. L'Université marque en effet le 200e anniversaire
d'Agassiz en proposant deux expositions.

ats/tac

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Père spirituel des fondamentalistes?

Pour Louis Agassiz, fils de pasteur et enfant de l'Ancien Régime, la nature était trop belle et parfaite pour s'être faite toute seule. Quelqu'un devait veiller sur tout cela, et ce quelqu'un devait être Dieu. Agassiz était ce qu'on appelle un «créationniste».

Aujourd'hui, un siècle et demi après le début de la révolution darwinienne, les créationnistes sont toujours très présents dans le monde chrétien. Aux Etats-Unis - où neuf personnes sur dix se disent croyantes - bien plus qu'ailleurs. «Selon la revue «Science», un tiers des adultes américains ne croient en aucune forme d'évolution!» Parmi eux, par conviction ou opportunisme, plusieurs candidats républicains à la Maison Blanche.

Agassiz, champion des créationnistes d'hier, est-il le père spirituel de ceux d'aujourd'hui? Janet Browne ne le pense pas. «Le niveau de connaissance est trop différent» pour pouvoir comparer le débat entamé à la fin du 19e siècle avec celui en cours actuellement. Et Agassiz, glisse-t-elle, «ce penseur brillant et sophistiqué», ne mérite pas d'être identifié à un courant marqué aujourd'hui par des esprits souvent moins ouverts.