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Catastrophe climatique, surveillance, guerres: les dystopies ont la cote

Films et séries - La servante écarlate
Films et séries - La servante écarlate [RTS]
Les romans dystopiques, qui brossent l’avenir de l’homme dans les tons les plus sombres qui soient, sont tendance. Quel plaisir trouvons-nous à lire ces livres qui nous annoncent des lendemains qui déchantent? Décryptage.

Que se passe-t-il quand le monde court à sa perte? Quand tout s’effondre et périclite – notre société, la démocratie, les droits humains, la nature, la planète? Voilà des questions dont la littérature actuelle se préoccupe abondamment.

La Française Marie Darrieussecq, le Britannique John Lanchester ou les auteurs de langue allemande Julia von Lucadou, Heinz Helle et Sibylle Berg sont quelques écrivains, parmi bien d’autres, dont les romans dystopiques ont fait parler d’eux ces derniers temps.

Ces romans mettent souvent en scène un thème qui fait déjà les gros titres actuellement: le dérèglement climatique. Le niveau des océans a considérablement monté, les continents ont été engloutis par les eaux. Dans les rares endroits où il reste encore des terres émergées et des sociétés humaines, des tyrans impitoyables règnent sur des hordes d’esclaves.

>> A voir: une vidéo qui explique la dystopie dans la littérature (en allemand)

Mais la fiction aime aussi s’inspirer d’un autre débat actuel, celui des univers dans lesquels l’intelligence artificielle a pris le pouvoir. L’horizon est sombre au possible: tantôt les hommes sont intégralement surveillés par des puces implantées dans leur main, tantôt les robots dirigent le monde à la place des hommes.

Dans une troisième variante, même les machines dotées de bras et de jambes deviennent superflues: les leviers du pouvoir sont actionnés par des algorithmes qui dirigent les hommes par le biais d’applis. Leur vie est d’une tristesse incommensurable.

Et quand ce ne sont pas les machines qui mènent l’humanité à sa perte, ce sont les hommes eux-mêmes qui s'en chargent. Après des guerres ou d’autres catastrophes globales, le monde n’est plus que ruines. Les valeurs de la civilisation ont disparu: seul subsiste le droit du plus fort.

Fonder une identité

Les dystopies ont plusieurs points communs. L’un d’entre eux est que tous ces romans s’adressent directement à nos affects. Ces sinistres descriptions nous font froid dans le dos, parfois jusqu’à nous horrifier, voire nous laisser dans un état de choc qui perdure longtemps après la lecture.

La fascination exercée par les romans dystopiques est comparable à celle que suscitent les films catastrophe dans lesquels tout part à vau-l’eau. La destruction ne s'y limite pas aux biens matériels, elle emporte aussi des valeurs telles que la dignité humaine, la foi en la bonté et la liberté, des biens sacrés de l’humanité.

Dans quasiment toutes les dystopies, la liberté est anéantie. Après leur lecture, le soulagement est d’autant plus grand lorsque l'on prend conscience du monde encore quelque peu intact qui nous entoure ici et maintenant.

>> A voir: "La servante écarlate", ouvrage publié en 1985, devient un symbole de la lutte des femmes.

"La servante écarlate", ouvrage publié en 1985, devient un symbole de la lutte des femmes.
19h30 - Publié le 05 juin 2019

Certes, dans les sociétés occidentales, certains droits fondamentaux comme la protection de la vie privée sont fortement menacés. Mais heureusement, la situation n’est pas encore aussi grave que dans ces romans. Pour l’instant, l’homme n’est pas encore entièrement transparent et dépossédé de ses prérogatives.

Les dystopies permettent de s'assurer de son identité et de sa condition. Tout spécialement dans un monde comme le nôtre, marqué par la progression des incertitudes et les angoisses face à l’avenir. C'est aussi ce qui explique le boom de ces romans d’anticipation particulièrement sombres.

Récits de la fin

A cela s’ajoute que les dystopies empoignent de grands problèmes actuels par le biais d’histoires saisissantes. Par exemple le dérèglement climatique.

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En général nous n'avons aucune idée précise de ce qui arrivera concrètement à l’humanité si rien ne met un frein à l’évolution actuelle. Personne, à l’heure qu’il est, n’a de solution à proposer. Tout ce que nous savons c'est qu’il faut faire quelque chose, si l’humanité veut survivre.

C’est dans cette faille que se glissent les dystopies littéraires. Elles proposent un récit de ce qui n’existe pas encore, mais pourrait bien arriver.

Les dystopies tissent le fil de cette réflexion, la poussent jusqu’à imaginer la fin ultime, livrent leur vision, nous ouvrent les yeux. Peut-être même nous incitent-elles à passer à l’action, afin d'empêcher que le monde ne courre à la catastrophe. Elles recèlent toujours aussi une bonne dose de critique envers la politique actuelle, qui ne fournit pas de réponses aux grands défis de notre temps.

C’était déjà le cas dans les dystopies classiques de Ievgueni Zamiatine ("Nous autres"), d’Aldous Huxley ("Le meilleur des mondes") ou de George Orwell ("1984"). A travers leurs œuvres, ils clouaient au pilori les dictatures de leur époque et la déshumanisation qui leur était liée.

Quête d’authenticité

Si ces contre-utopies sont autant appréciées, c’est qu’elles répondent également à un désir très répandu d’authenticité. Un paradoxe, dans la mesure où plus qu’aucun autre, ce genre s'autorise une conception tout à fait fantaisiste de la réalité.

A l’ère des mensonges politiques et des fake news, cette faim d’authenticité augmente. Les dystopies la nourrissent à leur façon.

>> A lire: Les "faits alternatifs" de la conseillère de Donald Trump font exploser les ventes de "1984"

Elles décrivent des mondes dans lesquels les systèmes sociaux qui nous sont familiers ont cessé d’exister. Les acquis culturels et les valeurs élémentaires se sont érodées.

Encore un aspect qui contribue au succès des dystopies auprès des lectrices et des lecteurs. Les dystopies reposent l'ancestrale question, celle qui nous concerne et nous préoccupe tous: qui sommes-nous en réalité? Que reste-t-il lorsque les digues de la civilisation cèdent? Autrement dit: quelle est l’essence même de l’être humain?

Le spectre des incertitudes

Ce n’est pas un hasard si les romans dystopiques rencontrent actuellement un tel succès. Le sociologue Franz Schultheis, professeur à l’Université Zeppelin de Friedrichshafen, nous explique ce phénomène. 

SRF: Que révèle ce boom des romans dystopiques sur notre société?

Franz Schultheis: C’est un symptôme de l’incertitude collective qui nous saisit quand nous pensons à l’avenir. Le spectre des incertitudes est large: il va de la crise écologique à la situation politique mondiale, jugée instable.

Tout cela est amplifié par l’idée que les États-nations tels qu’ils existaient jusqu’alors, avec leurs systèmes politiques de protection sociale, ne sont plus capables de contrôler les évolutions globales telles que la mondialisation.

Les contre-utopies littéraires peuvent-elles aider à aborder les défis de demain?

Les dystopies donnent une conscience plus aiguë des menaces qui pèsent sur l'avenir, et qui sont souvent perçues de manière confuse. Elles renforcent donc aussi la capacité humaine à porter un regard critique sur ces évolutions.

Le roman "Le cercle" de l’auteur américain Dave Eggers, par exemple, met sur le tapis la façon souvent naïve dont nous gérons nos données et la transition numérique, ce qui nous permet de prendre mieux conscience du problème. Ce qui est une condition pour que nous parvenions à canaliser ces évolutions grâce à des moyens politiques.

Y a-t-il déjà eu par le passé des dystopies qui ont provoqué des changements sociaux ou politiques concrets?

C’est difficile à établir au cas par cas, car les effets de la littérature ne se font sentir que très lentement. De plus, s'il est vrai qu’elle influence l’esprit du temps, elle est aussi influencée par lui.

La littérature n’est qu’une facette du miroir où se reflètent tous ces changements. Les médias sont tout aussi importants.

Cela dit, au cours du siècle passé, "La ferme des animaux" de George Orwell a sans doute beaucoup contribué sur le long terme à la démystification du communisme. Ce roman a rendu les gens plus critiques envers les tendances totalitaires.

>> A lire: notre Grand Format sur George Orwell

 

Personnellement, par quelles contre-utopies avez-vous été particulièrement marqué?

"1984" de George Orwell. Ce roman décrit de manière fascinante jusqu'où on peut aller lorsque la société prend une tournure totalitaire. Orwell parvient à faire comprendre de façon très concrète comment l'individu est atteint par un tel système, mais aussi comment, sans le vouloir, il finit par être une part de ce système.

Felix Münger (SRF) / Adaptation web: Miruna Coca-Cozma

Cet article a été publié sur SRF Kultur.

Publié le 06 juin 2019 à 18:40 - Modifié le 30 juin 2019 à 11:37